La lecture, elle est tombée dedans, enfant. À cause de la polio, des opérations à répétition que les parents de Cathy faisaient passer en lui offrant des « piles de livres à lire ». Devenue médecin de l’Education nationale, Cathy Sultan a œuvré pendant plus de trente ans au sein du rectorat de Nice pour aider les parents d’enfants en situation de handicap. Pour partager aussi de mille et une façons le plaisir de lire grâce à son « book crossing ».
Lire est plus qu’un hobby pour Cathy Sultan. C’est une obsession. Pourtant ce médecin de santé publique, aujourd’hui à la retraite, se soigne énergiquement en distribuant, autour d’elle, les romans qu’elle a adorés. « C’est le meilleur remède contre la bibliomanie, l’accumulation de livres » lance-t-elle en glissant un regard vers les piles de bouquins qui s’empilent presque jusqu’au plafond de son appartement niçois, à Cimiez. « Et puis, quand vous avez aimé un roman, vous n’avez qu’une envie : le partager avec votre entourage. »
Pas un hasard, si elle a lancé, il y a quelques années, le « book crossing ». Traduction : le « livre voyageur » ou « passeur de livre ». Le principe ? Déposer sur un banc public, un hall de gare, au coin d’un jardin, un bouquin qu’on a dévoré pour qu’une main anonyme s’en saisisse. « C’est cela le bonheur du partage : offrir à des inconnus une séance de lecture plaisir, plaide-t-elle. Essayez, vous verrez. Ça rend zen !»
Depuis, cette belle idée a germé, grandi pour donner, aujourd’hui, quantité de « dépose livres » implantés dans les jardins et espaces publics, dans les Cedac et… dans la résidence de Cathy Sultan, évidemment.
Engagée dans de nombreuses associations caritatives, occupée par le bien-être des autres, ce médecin de l’Education nationale, une fois à la retraite, a pris en main la bibliothèque sonore à destination des mal et non-voyants. Et là aussi, ça marche. Ça turbine même ! Grâce à l’association des donneurs de voix que Cathy, petit bout de dame à l’énergie communicative et aux mille et une idées, a su fédérer. « La Ville de Nice nous soutient et nous aide. Ce qui nous permet de sélectionner et d’acheter les nouveautés littéraires qui sont ensuite lues et enregistrées par nos donneurs de voix. C’est comme cela, annonce-t-elle fièrement, que nous avons déjà enregistré les romans de cette rentrée de septembre. Et pour les bibliothèques sonores de France, c’est une première ! »
« On ne vit pas avec une carte d’invalidité !»
Entre la médecine et la littérature, la route n’est pas directe. Cathy y a accédé par des chemins de traverse, de l’autre côté de la Méditerranée. C’est là-bas, à Constantine, en Algérie, alors département français, qu’elle est née en 1952, dix ans avant l’Exode. « À deux ans, j’ai attrapé la poliomyélite. Enfant, j’ai eu de nombreuses opérations pour corriger les malformations apparues aux genoux, aux pieds. »
Opérations toujours programmées par ses parents pendant les vacances « pour que je ne rate pas l’école ». « Avec eux, j’avais un deal, se souvient-elle en souriant. Ils me déposaient, à côté de moi et à portée de main, une PAL. »
C’est quoi une PAL ? « Une pile à lire, répond-elle dans un éclat de rire. Et elle était toujours très bien remplie de livres de la bibliothèque rose, verte. C’est comme cela que j’ai été plongée très tôt dans la lecture. Avec cette impression de partir en voyage dès que l’on tourne la page. Impression qui depuis ne m’a jamais quittée.
Cette enfance, sans vacances, pour cause de repos obligatoire, immobilisée dans des plâtres, n’est pas synonyme pour Cathy de « double peine », mais de « doux souvenirs ». « Grâce à mes parents, j’ai pu aller à l’école, sans rater un jour de classe, ce qui m’a permis de mener des études, d’être socialisée. »
Devenue médecin de l’Education nationale, au sein du rectorat de Nice, œuvrant notamment à la MDPH à Nice (maison départementale des personnes handicapées), Cathy Sultan n’aura de cesse de parler de son vécu. De partager ses expériences avec les parents d’enfants en difficultés et en situation de handicap. « Trop les couver parce qu’ils sont différents ne sert à rien. Il faut au contraire leur donner le plus de possibilités pour qu’ils aient des projets, une place dans la société. Mener des études, avoir un métier, c’est s’ouvrir un réseau social, un réseau d’amitié, martèle-t-elle. On ne vit pas avec une pension d’invalidité toute sa vie. »
Au nom du père…
À l’Exode, en 1962, la famille de Cathy quitte pour toujours Constantine et l’Algérie comme les un million de Pieds-Noirs. Direction la France avec Nice comme destination finale. « Mon père, ingénieur chimiste, est entré à la Ville de Nice pour prendre la direction du laboratoire de la répression des fraudes alimentaires. Il l’a dirigé jusqu’à son décès brutal, des suites d’une leucémie, qui nous a foudroyés. J’avais 18 ans et j’entrais en fac de médecine. »
Silence. D’une voix douce, Cathy reprend : « Mon père m’a tracée la route. Je me suis construite par rapport à ce qu’il aurait aimé. D’où ce besoin vital de transmettre, de partager… »
Avec les séquelles de la polio, Cathy sait qu’elle ne pourra pas être « médecin de ville », endurer physiquement les visites à domicile, les gardes. Elle choisit la santé publique au sein de l’Education nationale, œuvrant au rectorat de Nice et à la MDPH. Pour à son tour tracer la route aux enfants en difficultés, comme l’avait fait son père.
Les « PAL » sont toujours là, bien présentes aussi, dans la vie de Cathy. Cette fois-ci, en tant que jury de nombreux prix littéraires auxquels elle participe. Durant le confinement du Covid, elle a lancé un prix littéraire dans sa résidence de Cimiez « pour inciter (ses) voisins à lire durant cette période d’isolement. Depuis, rigole-t-elle, c’est devenu une institution. »
Du « book crossing » à la lutte contre Sida, Cathy a participé à de nombreuses actions. « Dans le cadre de la campagne de prévention contre le VIH, le rectorat avait entrepris une distribution de préservatifs auprès des lycéens. Cette année, se souvient-elle en riant, le facteur avait déposé, non pas à mon bureau du rectorat, mais devant chez moi des cartons remplis de centaines de préservatifs, tout bien étiquetés. Pendant des semaines, mes voisins m’ont lancé des regards appuyés. Ils devaient sans doute penser que j’avais de gros besoins… »
À la retraite depuis dix ans, Cathy n’a pas baissé la garde pour autant. Les combats sont toujours là à mener, des projets à monter, des idées à défendre. À commencer par le plaisir de la lecture pour inciter petits et grands à prendre en main un livre et se laisser porter…

