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mardi 27 octobre 2026

Une affaire d’Etat : le scandale du XVe Corps (5e partie)

CINQUIÈME VOLET DE NOTRE HISTOIRE CONSACRÉE AU SCANDALE DU XVe CORPS D’ARMÉE, SURVENU AU COMMENCEMENT DE LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE.

LE PIÈGE SE REFERME

La division, précédée par les alpins des 6e, 23e et 27e bataillons, s’empare de Vergaville, évacuée par les Allemands qui se replient sur Biderstroff. Les régiments de chasseurs, au départ de Vergaville, ont sur leur droite, en échelons, la 57e brigade du général Tocanne et sur leur arrière droit, en échelons, la 58e brigade du général Gasquy. En dépit d’une couverture d’artillerie nettement insuffisante, les hommes de Tocanne et les chasseurs enlèvent le village de Biderstroff. C’est alors que le piège se referme et que l’enfer se déchaîne. L’artillerie ennemie, dissimulée au Nord de Bassing et au Nord de Donmien, se met à cracher la mort avec une puissance écrasante. « Pendant quatorze heures », explique Carbillet, ses accents se font entendre, insolents, impitoyables, hurlant des tonnerres de Shrapnells dans des enfers de projectiles à la mélinite, sans que, sous cette pluie d’éclats et de mitraille, notre artillerie, pétaradant sans interruption, puisse arriver à démasquer les batteries ennemies, soigneusement dissimulées. »

La plaine, au Nord de Vergaville, parfaitement connue des Allemands, quadrillée et parsemée de repères visuels est une terrible souricière pour les soldats français. « L’œuvre ainsi ébauchée de repérage du terrain complétée par l’espionnage, eût été vaine sans un système de communications téléphoniques extraordinairement développées et sans l’organisation spéciale de cartes permettant d’y retrouver immédiatement les points marqués du terrain (…) Dès lors, rien de plus facile que de préciser à tout moment à l’artillerie l’emplacement successif des Français marchant à l’attaque : rien de plus simple que d’attendre le passage d’une compagnie à hauteur d’un point reconnu et, dans l’un comme dans l’autre cas, de déclencher à coup sûr et en temps opportun une rafale d’artillerie. C’est dans ces conditions et sur ce terrain quadrillé, repéré, mesuré, fouillé, connu dans ses moindres replis par l’adversaire, que la 29e division s’engage le 19 août au matin ».

Les troupes méridionales vont vivre un véritable calvaire. Décimées sur place, tandis que des aéroplanes signalent depuis le ciel leur position à l’artillerie, les Midis n’ont aucune chance face au déluge de fer et d’acier qui s’abat sur eux. Des sections entières sont jetées à terre, les tirailleurs sont fauchés comme des épis à la moisson, les chevaux s’écroulent et les caisses de munitions explosent comme autant de feux d’artifices dévastateurs. Les chasseurs et la 57e division s’accrochent à Biderstroff, la 58e brigade rejoint un moulin et occupe la ligne qui le relie au village. Un officier alpin écrit dans son carnet : « Aussi mes hommes sont-ils aplatis sur le sol, bien serrés, les uns contre les autres sentant l’immensité du danger… Je me suis assis face à ma section, car, ma foi, le danger est trop grand pour prendre des précautions, et je remets mon destin aux mains de la Providence ou de la Fatalité. J’allume une cigarette. Je regarde mes hommes courbés vers la terre, groupés comme un troupeau sous l’orage. Et qu’attendons-nous dans cet enfer ?… Que la nuit arrive ».

Le général Carbillet et son état-major restent dans Biderstroff même, durant six heures, jusqu’au moment où le chef d’état-major ordonne de regrouper les restes de la division. A la nuit tombée, les batteries allemandes cessent leur infernal pilonnage et le poste de commandement de la division gagne Lindre-Haute. Avec plus ou moins de difficultés les compagnies se reforment, parfois sévèrement amputées d’une grande partie de leurs effectifs (certaines ne sont plus commandées que par des sergents, voire des caporaux).

Le général Carbillet note que le moral demeure intact et que les survivants sont encore plein d’entrain. Soudain, au cœur de la nuit, un nouveau bombardement d’une extrême violence s’abat sur les défenseurs de Biderstroff et une brigade allemande attaque le village. Les Français résistent vaillamment et après trois-quarts d’heure d’un affrontement pénible et meurtrier, les Allemands se retirent.

A l’aube du 20 août, les premiers coups de canons retentissent et une fusillade soutenue éclate sur le front Steinbach-Biderstroff-Walfert. L’engagement est brutal, sans concession. Les Allemands enlèvent rapidement Steinbach, tandis que leur artillerie extermine toute résistance dans Walfert. Les deux ailes de la position aux mains de l’ennemi, le village de Biderstroff risque l’encerclement et les hommes des 111e et 112e régiments sont soumis au déluge de tirs que font pleuvoir les artilleurs allemands sur leur tête. Désormais, toute résistance est vaine et les derniers héros qui s’accrochent encore aux ruines du village doivent battre en retraite.

UNE VÉRITABLE HÉCATOMBE

Après l’échec d’une contre-attaque par le 3e d’infanterie, le général Carbillet prend rapidement les choses en main et réussit l’exploit de reformer brigades et régiments en pleine débâcle, tout en envoyant deux bataillons de chasseurs couvrir la retraite.  Tandis qu’il fonce sur Gelucourt avec les fantassins et ses quatre régiments de chasseurs des 6e et 27e, il fait grimper sur la hauteur 252 les alpins du 24e bataillon et, sur la hauteur 264, ceux du 23e, avec pour mission de tenir défilé de la station de Gelucourt. Ces deux bataillons vont connaître une fin aussi courageuse qu’effroyable : « Il est des Corps qui, pour nous dégager de l’étreinte ennemie, se sacrifièrent en entier. Je veux parler notamment de deux bataillons de chasseurs dont on décrira plus l’héroïque sacrifice ; ce sont les 23e et 24e bataillons qui, placés de part et d’autre du défilé de la station de Gelucourt, permirent, par leur résistance, à toute la 29e division de se rassembler et de se reconstituer entièrement autour des fermes Krapfel et Videlange. Ils se firent hacher et mettre en pièces jusqu’à la nuit tombante. Leurs lamentables débris se firent noyer dans les marais plutôt que de céder un pouce de terrain ».

Quelque heure plus tard, alors que les régiments sont reconstitués et le commandement assuré, la division se replie calmement sur le château de Marimont puis, vers minuit, s’installe à Ley-Ommeray. Le bilan est lourd. Certaines compagnies ont subi 80 % de pertes, sans avoir pu tirer un seul coup de feu. Le général Carbillet constate la dramatique réduction des effectifs, autant en officiers qu’en hommes de troupe. La 58e brigade n’est plus commandée que par un lieutenant-colonel, les 141e et 112e bataillons par un capitaine. Le 112e d’infanterie de Toulon, exsangue, a laissé sur le champ de bataille les deux tiers de ses effectifs et 48 de ses 61 officiers.

« Voyez-vous dans la tenue des troupes, malgré leurs énormes pertes durant ces deux effroyables journées, une heure, un moment de défaillance ? Une heure d’oubli, de couardise, de panique ? Allons donc !Ceux qui ont médit de ces braves n’étaient pas auprès d’eux… La conclusion désastreuse, mais toute de gloire de cette épreuve, est à l’honneur des soldats du Midi et de la 29e division […] Ces deux journées de Dieuze furent des journées de gloire, des exemples, des modèles de la plus mordante offensive, de la résistance la plus énergique, la plus opiniâtre, de la retraite la plus calme, la plus méthodique, la plus menaçante pour l’assaillant formidablement renforcé. Et ce sont ces journées où nos grands chefs ont admiré la vaillance, le sang-froid, le cran d’une unité superbe dans une épreuve terrible, épouvantablement meurtrière que de lâches calomniateurs ont, du fond de leurs cabinets, flétries d’une plume mensongèrement inspirée », écrit Carbillet.

Le général Carbillet, dans un courrier à la Dépêche de Toulouse, précise encore la teneur du traquenard de Dieuze et l’héroïsme de ses hommes : « Sait-on que Dieuze était truqué, organisé, machiné par les artilleurs allemands comme un « camp de Mailly ? » Nous avons cependant marché, progressé, attaqué – sans hésiter – et quand il a fallu revenir, nous n’avons laissé aux mains de l’ennemi ni une voiture ni un bagage. L’artillerie lourde, elle-même, si compromise, a pu se dégager, grâce aux mitrailleuses de mon infanterie, n’abandonnant qu’un affut embourbé. Depuis cette retraite si opportunément exécutée jusque sur les hauteurs de Saffais, la 29ème division n’a jamais reculé ».

Les pertes subies par le XVème Corps lors des journées « noires » sont éloquentes…

Lors des combats de Lagarde (le 11 août), Moncourt (le 14 août) et Dieuze (le 20 août), il y eu 4157 tués !

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