QUATRIÈME VOLET DE NOTRE HISTOIRE CONSACRÉE AU SCANDALE DU XVe CORPS D’ARMÉE, SURVENU AU COMMENCEMENT DE LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE.
Premiers combats et déjà de lourdes pertes
Que savons-nous des terribles combats de Dieuze et Biderstroff qui furent à l’origine de l’article infamant du sénateur Gervais et de la légende tenace de la « lâcheté des Midis » ?
En 1914, la stratégie des chefs militaires est simple, voire simpliste : ne jamais reculer sur le terrain et de privilégier l’offensive « qui permet d’imposer sa volonté à l’ennemi ». L’application du règlement de combat d’infanterie, inspiré par les « Jeunes Turcs » de l’Ecole de guerre, conduit les généraux à vouloir charger l’ennemi à la baïonnette, sans tenir compte de la puissance de feu de l’adversaire, en vertu du postulat aberrant selon lequel « le feu ne tue pas ».
Le général Joffre sait qu’un recul sur le terrain peut signifier un renversement du ministère et sa mise à la retraite immédiate. Quant à l’opinion publique de l’époque, elle associe le recul à la défaite et Joffre préfère de lourdes pertes plutôt qu’envisager une manœuvre de retraite. Pour lui comme pour son état-major, il faut s’accrocher au terrain jusqu’à la mort du dernier soldat. Le 2 juillet 1914, deux mois avant la guerre, le général de Castelneau tiens d’ailleurs les propos suivants : « Dans toute action défensive, il y une ligne qu’il n’est pas permis de dépasser… Derrière est le gouffre où sombre notre honneur. Cette limite d’extrême résistance, c’est l’endroit où l’on se fait tuer. On peut mourir n’importe où, on ne se fait tuer que là. Le choix de cette position est d’une importance capitale, car elle constitue la clé de chaque bataille ».
Cette conception rétrograde de la guerre explique le désastre des combats de Lorraine et l’inutile massacre des hommes du XVème corps. Le général Carbillet, commandant de la 29e division du XVème Corps, témoignera après-guerre de l’inutile sacrifice de ses hommes, aux premières heures du conflit : « Au début de cette campagne devenue mondiale dans son développement imprévu, à l’heure de nos premiers contacts avec un adversaire puissamment armé et pourvu, alors que nos unités à peine mobilisées se portaient allégrement au-delà de cette frontière où nous rallièrent dans un sourire de félicité nos frères séparés de nous depuis 1870, quelques-uns de nos corps d’armée luttèrent dans un véritable assaut d’héroïsme. Mais ces premiers efforts, heureux d’abord, vinrent se heurter à des forces très supérieures en nombre et en moyens, solidement établies et fortifiées sur des terrains connus, étudiés et militairement préparés d’avance. Et c’est ainsi que le XVème Corps d’armée – et en particulier celle de ses divisions qui s’intitulaient fièrement « la division niçoise » – allait subir, sur ce sol que les gens du terroir appelaient déjà si pittoresquement et si exactement le « traquenard de Dieuze », la plus héroïque, mais aussi la plus douloureuse, la plus sanglante épreuve ».
Si les événements de Lorraine se situent entre le 14 et le 20 août 1914, c’est dès le 10 août que le XVème Corps rentre dans la bataille, lors d’une escarmouche au nord-est de Luneville qui se solde par de très lourdes pertes. Les soldats de Nîmes et d’Avignon se sont fait tailler en pièces en attaquant à la baïonnette l’ennemi retranché dans le village de Lagarde. Les méridionaux déplorent 300 morts et 700 blessés. On dénombre plus de 1.000 hommes disparus, sans doute faits prisonniers. C’est la première fois qu’ils sont confrontés aux terrifiants obus de 150. Un officier supérieur du corps d’armée va commenter ce premier engagement : « L’incident de Lagarde où deux bataillons et un groupe d’artillerie de la 30ème division ont été surpris n’est nullement imputable au colonel d’infanterie qui commandait la brigade. Les unités visées ont été compromises par un commandement étranger à la division et sous lesquelles elles se trouvaient éventuellement placées ».

Pour le général Espinasse, commandant le XVème Corps, les combats de Lagarde ont coûté cher à nos troupes: L’affaire de Lagarde, engagée sur l’initiative du Général Lescot, sans qu’il ait prévenu le commandement et les troupes en arrière, nous coûtait deux bataillons presque entièrement détruits, et deux batteries dont les caissons seuls revinrent. Disons tout de suite que les Allemands payèrent très cher leur succès car je pus constater moi-même, à mon passage à Lagarde, le 17 août, l’existence d’amoncellements d’effets, d’habillements et d’équipements allemands, et d’un grand nombre de selles et de harnachements de cavalerie que l’ennemi n’avait pas eu la possibilité d’évacuer. Quoiqu’il en fût, la 30ème Division du XVème Corps était diminuée de deux bataillons, et l’artillerie divisionnaire de deux batteries ; il fallut attribuer à la 30ème Division un groupe de l’artillerie de corps qui reçut en échange la batterie sauvée du combat de Lagarde. »
Le capitaine Calliès, du 19e RA écrit pour sa part : « La route est couverte de soldats débandés et de voitures, d’infirmerie qui fuient. J’en arrête plusieurs, revolver au poing et tâche de remettre un peu d’ordre. En particulier, une voiture de munitions dont les chevaux lancés au galop sont tenaillés à tour de bras par un fantassin fou de peur… Ils s’arrêtent au moment où je presse la détente de mon revolver (...) Et l’officier de rajouter : « L’opération sur Lagarde fut organisée entièrement par l’Etat-Major de la 2ème DC sans m’en référer. Je l’aurais interdite. »
Enfin, le capitaine Rourissol, de la 9e compagnie du 58ème RI, déclarera quelques jours après la bataille : « Sur 1000 hommes, ils sont revenus 109 et deux officiers ».

Du 14 au 18 août 1914 : les sacrifiés de la nation
Le pire est encore à venir. Le 14 août, les Allemands tiennent Moncourt, un petit village situé à moins d’un kilomètre de la frontière et disposé sur un mamelon dominant la plaine. Un témoin racontera, quelques années plus tard les instants qui précédent la bataille : « On équipe les soldats posément, sans bousculade, dans un ordre parfait. Plus encore que le reste, poursuit-il, l’esprit et le moral étaient admirables. Ces hommes qui allaient affronter la mort entraient avec respect dans les classes où ils cantonneraient. Ils s’efforçaient de ne rien dégrader. Je n’ai pas vu un seul cas d’ivresse et dans la rumeur des préparatifs, on n’entendait ni chant, ni cri. Chacun comprenant la grandeur de son rôle ».

Le combat débute vers 15 heures et les hommes de la 29e Division, confiants, chargent encore baïonnette au canon. Carbillet écrit que : « La 29ème Division se lança toute entière à l’attaque, avec une fougue splendide, un enthousiasme débordant, un élan magnifique, comme à la manœuvre. Par petits paquets, en bon ordre, bien en main, elle s’avança par bonds réglés, conservant ses formations initiales – formations de terrain d’exercice – bien que prise violemment à partie par un feu déconcertant, insoupçonné, de grosses pièces de 105, qui la déciment en un rien de temps et dont il était impossible de déterminer l’emplacement ».
Après plus de cinq heures de bataille, mille hommes par régiment manquent à l’appel, il n’y a pas suffisamment de civières et d’ambulances pour évacuer les blessés. Dans la nuit, les soldats allemands prennent la fuite sur la Seille tandis que le XVème Corps s’élance à leur poursuite par Xures et Gelucourt. Moncourt est pris, grâce à la « folle bravoure » des Méridionaux, mais les pertes sont sévères : il manque de 600 à 700 hommes par régiment. Rien que dans son état-major, le général Carbillet a perdu un officier, tué d’une balle en pleine gorge, deux ordonnances et son porte-fanion.
La nuit venue, les Français tiennent la ligne Montcourt-Bois de la Croix. Dans un article paru dans le Journal du 3 mars 1915, Charles Humbert, sénateur de la Meuse, retranscrit plus le cauchemar vécu par les troupes du Midi : « Le 14 août, à l’assaut des bois de Moncourt, l’une de ses divisions, la 29e, chargea à la baïonnette dans un enfer de mitraille, sur un front de deux kilomètres ; malgré les vides qui se produisaient dans les rangs, fauchant des files entières, il n’y eu pas un fléchissement ».

Les jours suivants, le XVème Corps progresse toujours de l’avant et arrive bientôt aux abords de Dieuze, chef-lieu du canton de la Moselle, à 20 kilomètres de Château-Salins, sur la Seille et le canal des Salines.
Le 18 août, le général Carbillet reçoit l’ordre suivant : « Enlevez les hauteurs au Nord de Dieuze. » Ce dernier fait remarquer au chef d’état-major que : « Dieuze même est un pot de chambre où il n’y a pas un prussien, qu’un sous-officier du 6e alpin y est entré ; qu’un officier du 27ème bataillon de chasseurs y est allé, a pénétré dans la caserne boche vide et en a même ramené une auto allemande ; que ma compagnie divisionnaire du génie, qui changeait hier de cantonnement, se trompant de chemin, a traversé Dieuze à son insu et que les habitants, au grand ébahissement des sapeurs, ont salué son passage avec enthousiasme. »
Pour prendre et conserver ce modeste village, il faut obligatoirement engager toute la division au-delà de Dieuze, là où les Allemands attendent de pied ferme nos troupes.
Dans l’esprit du général, la situation se résume à cette sinistre conclusion : « Vous allez vous développer dans leur champ de tir habituel d’artillerie et d’infanterie… Tout le terrain y est repéré, jalonné, piqueté, marqué par de nombreux signaux… vous y serez canonnés de loin, sans voir un Allemand… vous y serez massacrés… »
Les habitants de Moncourt et de Coincourt ont, eux aussi, prévenu les soldats français du danger de s’avancer au cœur d’une zone qui est utilisée comme champ de tir par la garnison de Dieuze. Ils apprennent aux officiers l’existence de tranchées camouflées, de fils de fer barbelés, de barricades dans les bois, de batteries d’artillerie lourde installées sur les hauteurs de Vergaville et de l’intention qu’a l’ennemi d’ouvrir les écluses des étangs de Lindre sur les arrières de notre armée, pour lui couper toute retraite.
Durant la journée, la cavalerie signale la présence de détachements de quatre régiments d’infanterie allemande, ainsi que du 5e régiment de dragons. Le général de Castelneau, commandant l’armée de Lorraine, demande au XVème Corps de purger la rivière et de préserver, au Nord de Dieuze, un débouché pour le reste de l’armée.
Au soir du 18 août, une rumeur affirme que Dieuze a été évacuée et une section du génie traverse le village, sous les vivats de la population. Le lendemain, en milieu de matinée, c’est la division tout entière qui pénètre dans le village et vient hisser le drapeau français. C’est alors qu’à deux kilomètres de là, une décharge de 77 vient pulvériser une demi-section d’infanterie.
« Et alors commence cette journée d’un massacre qui dura quatorze heures et qui a confirmé tragiquement mes prévisions, trop fondées et auxquelles la matinée du lendemain 20 va donner une issue épouvantablement meurtrière et lamentablement désastreuse », commente Carbillet.

