TROISIÈME VOLET DE NOTRE HISTOIRE CONSACRÉE AU SCANDALE DU XVe CORPS D’ARMÉE, SURVENU AU COMMENCEMENT DE LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE
MORT POUR LA FRANCE
Après que le député des Bouches-du-Rhône André Lefèvre eut dévoilé la perfidie de Messimy et entrepris de rendre aux Midis l’honneur qui leur avait été volé, un événement dramatique va permettre au pays tout entier de retrouver un semblant d’unité et de solidarité.
Le 21 février 1915, le jeune député des Bouches-du-Rhône Frédéric Chevillan tombe sur le champ de bataille des Eparges. Né le 12 janvier 1879, il était élu de la quatrième circonscription de Marseille depuis 1912.
Lorsque le peuple de France apprend qu’un député du Midi se bat et meurt pour la patrie, au lieu de demeurer paisiblement sur les bancs de l’Assemblée Nationale, l’opinion publique commence à changer d’avis sur les soldats provençaux.

Le capitaine Rayer, Commandant le 1er bataillon du 132e régiment d’infanterie, prend la plume pour honorer ce frère d’arme : « M. Chevillan était pour nous, non seulement un auxiliaire dévoué et plein d’allant, mais aussi un véritable ami. Depuis le 27 septembre, nous avons pris part, tous deux, aux mêmes combats ; nous avons partagé les mêmes dangers. C’est vous dire que la mort de ce grand cœur a été pour moi un véritable deuil, et que ce deuil a été partagé par tout le bataillon que j’ai l’honneur de commander ».
Le 25 février, à l’ouverture de la séance de la Chambre des députés, le président de la Chambre et futur Président de la République Paul Deschanel fait l’éloge de Chevillan, religieusement écouté par tous les députés, tous debout devant leurs pupitres. Le président rappelle que le parlementaire « venait de cette Méditerranée dont les rivages, à travers les siècles, ont enfanté tant d’héroïsme ».
CES HÉROS NIÇOIS
Au sein du XVème Corps, on compte de très nombreux officiers niçois azuréens, preuve du fort attachement de notre ville et de notre département à la France.
Tout au long des années de guerre, les Niçois cultiveront un très fort sentiment patriotique. Ils éprouvent une immense fierté à appartenir à la grande nation française, nation garante de la liberté, en lutte contre l’oppresseur germanique.
Lorsque l’adjudant Adolphe Trachel, conseiller municipal de Nice, tombe au champ d’honneur, des obsèques solennelles sont organisées et la population entière se déplace, pour manifester sa sympathie envers la famille du disparu et honorer le courage de cet héroïque enfant du pays.
La même communion des cœurs et des âmes se reproduit après la disparition de Bruno et Constante Garibaldi, deux des petits-fils de l’illustre Giuseppe Garibaldi, le héros de l’unité italienne qui, en 1871, avait pris la tête de ses légions pour défendre la République Française et s’était battu en Bourgogne contre les Prussiens. Bruno et Constante, tués au combat en Argonne (entre la Meuse et l’Aisne), appartiennent à la légion garibaldienne levée par leur père Ricciotti Garibaldi, dans laquelle quatre autres de leurs frères combattent également.
Le jour de l’enterrement des deux jeunes hommes, toute la ville se regroupe autour de la statue élevée à Giuseppe Garibaldi, sur la place qui porte son nom, et les uniformes des officiers côtoient les écharpes tricolores des élus, ainsi que les chemises rouges des anciens compagnons d’arme du général niçois.

A Nice, le conseiller municipal Pierre Gautier, ancien spahi d’Algérie, s’engage le 2 août 1914. D’abord responsable de la direction du matériel du dépôt des 2e et 6e chasseurs d’Afrique, il est ensuite nommé major de cantonnement et organise, lors de l’offensive allemande du 27 mai 1918, au Chemin des Dames, l’évacuation des civils. Au lendemain de la guerre, en 1919, il devint le premier adjoint d’Honoré Sauvan puis, à la mort de celui-ci en 1922, le remplaçe comme maire, avant d’être réélu dans ces fonctions en 1925.
L’un des plus fameux maires de Nice, Jean-Médecin, participe lui aussi au conflit. Lorsque la guerre éclate, il accomplit son service militaire au 173e régiment d’infanterie, comme caporal. Surnommé le « régiment de Nice », le 173e régiment d’infanterie participe à la bataille de Dieuze et s’engage sur tous les théâtres d’opérations de Champagne et Lorraine. Courageux, parfois téméraire, Jean Médecin gagne ses galons dans les combats : sergent en septembre 1914, adjudant en novembre 1914, sous-lieutenant en janvier 1915, lieutenant en juin de la même année. Nommé capitaine en mai 1916, il prend part à la bataille de Verdun et reçoit pour ordre de tenir la côte 304.
Au soir de combats terriblement meurtriers, sa compagnie ne possède plus que 31 hommes indemnes sur 250, mais la côte 304 n’est pas tombée. Le maréchal Joffre fait remettre au valeureux capitaine niçois la Croix de chevalier de la Légion d’honneur, avec citation à l’ordre de l’armée : « Officier d’une admirable bravoure, chargé de défendre une position particulièrement périlleuse, a su inspirer à toute sa compagnie la volonté de mourir plutôt que de prendre le terrain confié à sa garde […]. Au moment à l’assaut ennemi, il s’est lancé sur le parapet de la tranchée armé d’un fusil, électrisant ses hommes qui ont repoussé l’attaque à la baïonnette en chantant la Marseillaise. »

Plus tard, Jean Médecin va obtenir trois autres citations, la Croix de guerre et deux blessures.
Edouard Corniglion Molinier abandonne ses études de droit en 1915 pour s’engager, en dissimulant son âge véritable. Il est tout d’abord chasseur alpin, mais rapidement il passe dans l’aviation, et obtient son brevet de pilote militaire en avril 1916. Sous-lieutenant en novembre 1918, l’aviateur niçois se bat sur les fronts d’Italie et de France, où il est blessé deux fois. A la fin de la guerre, son palmarès est de neuf victoires homologuées et de sept citations.
D’autres élus ou futurs élus niçois ont également combattu dans toute l’Europe.
Souvenons-nous de l’avocat Paul Deudon, conseiller municipal en 1925 et député de 1932 à 1936 ; de l’avocat Humbert Ricolfi qui, blessé et cité cinq fois, reçoit la Légion d’Honneur et devient député de 1919 à 1932, vice-président de la Chambre en 1929 et 1930, Président de la commission des pensions et de l’Office national du combattant, sous- secrétaire d’Etat à la Guerre en 1930 ; de l’aviateur Jean Baptiste Castiglia, qui sert dans la 43e compagnie d’aérostiers de campagne, puis dans l’escadrille 108 d’attaque et de bombardements (pour laquelle il effectue 78 missions de bombardements, 26 de reconnaissance et abat 4 avions), reçoit la Légion d’Honneur, la Médaille Militaire et la Croix de Guerre avec 7 citations.
Georges Picard, encore un avocat, est brigadier dans un régiment d’artillerie lourde. A Verdun il est gazé et gagne la Légion d’Honneur, la Croix de Guerre et la Médaille Militaire, avec une citation plus qu’élogieuse : « Conserve en toutes circonstances un sang-froid admirable, exemple contant de dévouement et d’abnégation ; bien que malade, a refusé de se faire évacuer afin de participer aux tirs de sa batterie dans des circonstances difficiles ».
Conseiller municipal de Nice de 1929 à 1941, il sera arrêté par l’occupant nazi et déporté, comme juif, dans le camp d’extermination polonais d’Auschwitz-Birkenau. Il meurt en déportation, assassiné dans cette usine de la mort, avec 1.323.000 autres victimes innocentes.
Parmi les Niçois fameux qui combattirent durant la Première Guerre Mondiale, on retiendra aussi les noms de Paul Montel, Roger Seassal, Virgile Barel ou Auguste Maïcon.
Paul Montel, ancien de l’Ecole Normale supérieure, a été l’un des plus brillants mathématiciens de son époque. Agrégé en 1897 et docteur en 1907, il est nommé en 1911 professeur à la Faculté des Sciences de Paris. Lorsque la guerre éclate, son confrère Paul Painlevé (futur ministre de la Guerre, puis de l’Air), lui demande de le rejoindre à la direction des Inventions concernant la Défense nationale. Paul Montel travaille alors à l’élaboration des premiers tanks, puis met au point des tables de tir des canons allemands, calculées d’après le son émis par cette artillerie. La guerre achevée, il va publier plus de 200 ouvrages et articles de mathématique ou de mécanique et être élu à l’Académie des Sciences.
Toute sa vie, il restera très attaché à Nice et sera administrateur du Centre Universitaire Méditerranéen (le CUM), trésorier du Mesclun et membre de l’Acadèmia Nissarda.

Avant de partir pour le champ de bataille, Roger Seassal accomplit de brillantes études d’architecture à l’école des Arts décoratifs de Nice. En 1913, il remporte le premier grand prix de Rome. Tout d’abord réformé, il choisit néanmoins de combattre pour son pays et s’engage dans l’artillerie en 1914. Il sera démobilisé au mois de mars 1919, avec le grade de sous-lieutenant. La paix revenue, Roger Seassal s’attèle, en compagnie de son ami le sculpteur Janniot, à la conception du monument aux morts de Nice. Architecte des bâtiments civils et des palais nationaux, architecte en chef du ministère de la Reconstruction et membre de l’Institut (en 1960), Seassal s’affirme comme l’un des plus importants architectes français du XXème siècle. Tout au long de sa carrière il va construire, entre autres : le Sporting d’Eté de Monte-Carlo, le Palm Beach de Cannes, les casinos de Menton et Deauville, le Centre Universitaire Méditerranéen de Nice, le monument napoléonien d’Ajaccio et la nouvelle faculté des Sciences à la Halle aux vins de Paris. En 1928, il est élu sur la liste de Jean Médecin et occupe le poste d’adjoint aux Beaux-Arts jusqu’en 1940.
Virgile Barel, natif de Drap, est instituteur dans les écoles de Breil, Castellar et Menton. En 1914, ce fils d’un artisan bourrelier et d’une couturière est mobilisé comme sergent. Il va servir dans le 64e bataillon de chasseurs alpins et être blessé trois fois durant le conflit (à Soissons, au Reichackerhopf et à Crouy). Il termine la guerre comme lieutenant et directeur d’un centre d’instruction de TSF, avec la Légion d’Honneur et la Croix de Guerre. Il sera élu député dans la 3ème circonscription de Nice en 1936.
Le Villefranchois Auguste Maïcon, pionnier de l’aviation, surnommé le « Lindbergh niçois », est un de ces fameux « As volant de la Grande Guerre ». Pilote virtuose et casse-cou, il se fait un nom en réalisant de périlleux exploits : le survol du Festin traditionnel des Cougourdons, la remontée de la vallée du Paillon, le passage sous le pont transbordeur de Marseille, le survol de nuit du Carnaval de Nice au-dessus de la place Masséna…
Lorsque la guerre débute, il est incorporé dans une escadrille de reconnaissance en Champagne (août 1914). De 1916 à 1918, il est affecté dans l’entreprise Caudron comme pilote d’essais. Au mois d’avril 1918, il est muté dans un centre d’entraînement d’aviation et, le 5 juillet, il est blessé en service commandé ; sa bravoure lui vaut la Légion d’Honneur et la Croix de Guerre.
De retour à Nice il fonde, en 1919, l’une des premières grandes compagnies aériennes : la Compagnie Méditerranéenne de Transports Aériens.


