Série : Les grands faits-divers niçois 3/10
Chaque vendredi pendant 10 semaines, Nice24.fr vous propose de revenir sur 10 grands faits-divers niçois. Aujourd’hui, l‘affaire Turquin.
Parmi les affaires qui ont fait grand bruit à Nice et bien au-delà, celle de la disparition du petit Charles-Edouard Turquin, en mars 1991.
Le petit garçon alors âgé de 8 ans, fils d’un couple de notables niçois et qui réside dans une grande maison située à Gairaut, a disparu dans la nuit du 20 au 21 mars. C’est son père, Jean-Louis Turquin, qui donne l’alerte. Selon ce vétérinaire de profession, qui était seul dans la maison avec son fils cette nuit-là (il est séparé depuis peu de la mère de l’enfant, Michèle Turquin), le petit Charles-Edouard a tout bonnement disparu de son lit. Inquiet mais pas immédiatement alarmé selon ses dires, il indique aux enquêteurs avoir d’abord pensé que l’enfant était allé prendre son petit-déjeuner chez ses grands-parents, résidant dans la villa attenante. Mais ces derniers n’ont jamais vu arriver leur petit-fils.

Fugue, enlèvement ou meurtre ?
Ni effraction, ni témoins, ni corps : l’affaire est un casse-tête pour les enquêteurs. Très vite, plusieurs pistes sont envisagées. Parmi les hypothèses, celle d’un enlèvement pour une demande de rançon, au vu de la fortune des parents, tous deux vétérinaires, dont le train de vie est élevé (Jean-Louis Turquin possède une Rolls, habite dans une bastide de 24 pièces surplombant Nice…) Mais aucune rançon ne sera demandée. Autre hypothèse, celle d’une fugue liée à la séparation du couple. Ou encore celle d’un enlèvement familial. Ou, terrible éventualité, celle… d’un meurtre.
Car les enquêteurs découvrent un contexte familial complexe et tendu. En effet, deux mois auparavant, en janvier 1991, Jean-Louis Turquin apprend qu’il n’est pas le père biologique de Charles-Édouard, à la suite d’analyses génétiques qu’il a demandées. En février, une violente altercation éclate entre les deux époux. Michèle Turquin, en plus des coups, subit une attaque à la bombe lacrymogène de la part de son mari. C’est après ce violent épisode qu’elle quitte le domicile conjugal, soit environ un mois avant la disparition de son fils.
Jean-Louis Turquin a-t-il assassiné le petit Charles-Edouard, comme pour faire disparaître le fruit de l’infidélité de sa femme et se venger ?
Des aveux de meurtre enregistrés que le vétérinaire réfute
En avril 1991, Michèle se rapproche de son mari pour obtenir des informations sur la disparition de leur fils. Au cours d’une relation intime, elle obtient des aveux de Jean-Louis Turquin qui lui indique avoir tué Charles-Edouard, qu’il dit avoir étranglé, puis enterré dans la commune de Lucéram, dans l’arrière-pays niçois. Des aveux qu’elle parvient à enregistrer sur cassette : c’était le but de sa manœuvre de rapprochement.
À la suite de ces aveux, Jean-Louis Turquin est inculpé d’assassinat. Mais il se rétracte aussitôt, en invoquant le fait que ces aveux obtenus à son insu étaient le fruit d’un jeu de rôles pervers avec son épouse, et qu’il avait “déclaré ce que sa femme voulait entendre, afin de l’inciter à reprendre la vie commune”, et obtenir ses faveurs.
Des fouilles ont lieu à Lucéram, sans succès. Si Jean-Louis Turquin a assassiné l’enfant, où se trouve donc son corps ? Les recherches se concentrent ensuite sur les incinérateurs pour animaux morts que le vétérinaire a l’habitude de manipuler. Mais les prélèvements effectués ne révèlent rien. L’enquête piétine.
En février 1992, le vétérinaire obtient une remise en liberté sous caution, après neuf mois de détention provisoire. Sorti de 55 jours de grève de la faim, méconnaissable, il continue de clamer son innocence, insiste sur le fait qu’il a toujours considéré Charles-Edouard comme son propre fils, et que les analyses génétiques n’y changent rien. Il fait imprimer des affichettes pour retrouver son fils et promet 100 000 francs (environ 15 000 euros) de récompense à toute personne qui pourra l’aider à le trouver.

Une piste en Israël, pays d’origine du véritable père biologique de Charles-Edouard
Libre dans l’attente de son procès, une nouvelle piste se dessine : celle… d’Israël. C’est le détective privé engagé en juin 1993 par Jean-Louis Turquin qui la fait émerger. Car elle est liée au père biologique de Charles-Edouard, un certain Moïse Ber Edelstein, Américain de confession juive, ancien danseur de l’opéra de Nice, écrivain bohème et marginal, qui avait publié sous le pseudonyme d’Ed Murray en Angleterre, un ouvrage intitulé « Muscle Beach », juste avant de s’établir dans la capitale azuréenne. Le marginal s’occupait de chats dans une association d’assistance aux animaux, et c’est ainsi, au détour d’une vaccination, qu’il avait rencontré Michèle Balanger Turquin. Celle-ci, dans une période où son couple se dégradait, alors qu’elle peinait à reconnaître son mari, violent, autoritaire, qui se rapprochait dangereusement des idées d’extrême droite, et qui ne pensait qu’à gagner toujours plus d’argent, avait vu en Moïse Ber Edelstein son parfait opposé. Il était devenu son amant et elle avait fini par se retrouver enceinte. C’est la raison pour laquelle certains prêtent à Michèle Balanger des liens en Israël. D’après le détective privé Michèle Ballanger se serait rendue incognito en Israël, après la disparition de son fils. Celle-ci admet un voyage dans le cadre de ses études d’hébreu, langue pour laquelle elle se passionne, mais dément tout lien avec une supposée présence de Charles-Edouard. Le détective affirme même avoir retrouvé la trace du petit garçon, confié à un couple, peut-être proche de la famille de Moïse Ber Edelstein. Un complément d’enquête est ordonné pour entendre trois témoins sur place. Mais la police israélienne ne donne pas suite. Et Moïse Ber Edelstein meurt le 24 décembre 1993 dans des conditions étranges, retrouvé noyé près du vieux port de Nice, vêtu d’étranges cuissardes de pêcheur à la ligne. Une nouvelle fois, la piste s’éteint.
Jean-Louis Turquin condamné à 20 ans de prison pour le meurtre dont il se dit innocent
Le 17 mars 1997, le procès du vétérinaire s’ouvre. Ses aveux enregistrés par son ex-épouse pèseront lourd contre lui, malgré ses contestations, et le fait qu’il affirme avoir été piégé et avoir dit cela parce que son épouse le lui demandait et qu’il souhaitait reprendre la vie commune avec elle. Jean-Louis Turquin est condamné à vingt ans de prison par la cour d’assises des Alpes-Maritimes.
Deux témoignages sèment le trouble dans l’affaire Turquin pendant la détention du vétérinaire niçois. En 1999, un adolescent d’origine européenne, adopté, qui pourrait être Charles-Edouard, aurait été aperçu dans une école rabbinique en Israël. En 2003, un détenu de la prison de Toul confie à un autre prisonnier que des malfaiteurs en fuite se seraient débarrassé du corps d’un enfant en pyjama «fils d’un docteur des animaux», qu’ils venaient de faucher mortellement, une douzaine d’années auparavant à Nice. Dans les deux cas, les demandes en révision du procès, formulées par les avocats de Jean-Louis Turquin, sont rejetées.
Jean-Louis Turquin, détenu à Fresnes, épouse une professeur de fitness, Nadine, en 2000. Le 18 juillet 2006, le vétérinaire, détenu modèle, obtient une mise en liberté conditionnelle. Le jour même de sa sortie de prison, il reçoit les journalistes, et leur soutient qu’il est persuadé que son fils est vivant. Il indique qu’il fera tout pour le retrouver. Mais aucune piste n’émerge. Quelques années plus tard, il part s’installer sur l’île de Saint-Martin aux Antilles.
Le vétérinaire assassiné aux Antilles où il avait refait sa vie
En 2016, il rencontre encore des journalistes pour réaffirmer qu’il est persuadé que son fils est vivant : il en veut pour preuve le fait que Michèle Turquin (décédée en janvier 2014 à Marseille) n’a jamais saisi la justice pour que soit reconnu le décès de Charles-Edouard. Aucune piste n’aboutira. Et l’espoir qu’il disait avoir de revoir son fils s’éteindra le soir du 7 janvier 2017 : Jean-Louis Turquin est abattu de deux balles dans le dos, dans sa maison de l’île de Saint-Martin, où il se trouve alors seul. C’est sa femme Nadine qui le trouve inanimé à son retour d’un restaurant où elle se trouvait avec des amies. Vengeance, règlement de comptes ou cambriolage qui a mal tourné ? Un lien existe-t-il avec l’affaire niçoise et la disparition de Charles-Edouard ? Une information judiciaire pour « meurtre avec préméditation ou guet-apens » est ouverte. Son épouse Nadine est mise en examen puis écrouée, puis finalement blanchie, elle obtient une ordonnance de non-lieu au printemps 2020. Là aussi, l’enquête piétine. Et le mystère reste entier.
Décidément, les zones d’ombres restent nombreuses autour de la disparition du petit Charles-Edouard Turquin, jamais élucidée.

