Sur grand écran, il n’y a pas que Rocky qui décoche des uppercuts. Les films de Jean-Pierre Mocky ne manquaient pas d’être percutants, par leur côté joyeusement foutraque et quelque peu anar. Acteur à ses heures, retour sur la carrière d’un cinéaste prolifique, né à Nice entre 1929 et 1933, la question n’est pas tranchée…


À l’état-civil, une chose est sûre : il s’appelait Jean-Paul Adam Mokiejewski. Son année de naissance en revanche reste un point rocambolesque, à l’image du bonhomme. Sur les registres de la mairie de Nice, elle est notifiée 1929. Mocky, lui, prétendait que son acte de naissance avait été falsifié par les soins d’un oncle pour le vieillir (pour son bien) mais qu’il avait vu le jour en 1933. Qu’importe ce détail biographique dans le cas d’un tel trublion, volontiers hâbleur et quoi qu’il en soit sympathique bonimenteur ! Même si, grâce à sa belle gueule, il fut un acteur jeune premier fort prisé en Italie dans les années 50, Mocky n’avait rien d’un monsieur coquet de sa personne et ne cherchait pas à se rajeunir. Juste à emmêler les pinceaux d’une vie et d’une carrière menées tambour battant, sabre au clair pour ainsi dire. Toute comparaison gardée, comme chez Romain Gary, autre exilé niçois d’origine slave, il y a chez Jean-Pierre Mocky, dont la famille venait de Pologne, une belle propension à jouer les mystificateurs pour rendre les choses plus exaltantes, peut-être. Le cinéma lui permit sans doute de vivre à fond ces multitudes d’existences sentimentales et artistiques.
Tournez bobines

Donc, si l’on en croit sa version, Mocky voit le jour le 6 juillet 1933 à la clinique Santa-Maria, alors maternité en vogue sur le boulevard Tzarevitch. Le petit garçon grandit dans une belle villa du Mont-Boron, se baigne à la Tour-Rouge (ne cherchez pas, l’endroit n’existe plus, il se trouvait du côté des plages de la Réserve) et surtout, sa mère lui fait découvrir le 7ème Art dans des salles niçoises, le Rex rue Paganini (devenu un théâtre), le Politéama (il était sous les arcades de la place Garibaldi) ou au Studio 34 (devenu une agence de voyages). La carte postale locale ne s’en tient pas là. Gamin, Mocky fait ses premières armes au cinéma en étant figurant dans les Enfants du Paradis que Marcel Carné tourne à la Victorine sous l’Occupation allemande. On saute des séquences, le revoilà à Paris, fraîchement divorcé d’un mariage précoce, tout jeune chauffeur de taxi. Il croise la route de l’acteur Pierre Fresnay, alors grande vedette hexagonale (il était Marius dans la trilogie culte de Pagnol) qui lui met le pied à l’étrier. On perd un peu la chronologie de vue mais on enchaîne staccato, à la façon dont Mocky menait le tournage de ses propres films, à un train d’enfer. Entre cinéma et télé, il en signera une centaine, souvent avec des interprètes de légende : Bourvil à de nombreuses reprises, Fernandel, Aznavour, Anouk Aimée, Michel Serrault et Jeanne Moreau, Deneuve… Liste aussi longue que prestigieuse de comédiens qui venaient s’encanailler dans le cinéma hors-piste de ce franc-tireur toujours prompt à dégoupiller une charge contre l’ordre établi…
Libre penseur
Mais pour l’heure, retour à ses débuts. Après la Victorine, Cinecittà : c’est l’Italie. Il est assistant de Visconti, de Fellini. Tourne avec Antonioni, excusez du peu. Devient le « James Dean » du cinéma transalpin de l’époque, dixit l’intéressé. Présente Clint Eastwood, son pote d’alors, à Sergio Leone… Il y a du beau monde dans la bio réelle ou rêvée de « M le Mocky », le titre qu’il donnera à son autobiographie parue en 2001 chez Denoël ! Ses états de service, eux, sont bel et bien attestés par une filmographie qui donne le tournis par son côté pléthorique, touffu, tout fou, goguenard. On aura beau enchaîner les qualificatifs à son sujet, le mieux sera encore de préciser à quel point il fut de plus en plus hors système de la profession en ne recevant jamais le moindre César au cours de près de 70 ans d’une carrière plus que bien remplie ! Révélateur d’un pedigree de réalisateur indépendant, iconoclaste, qui allait devenir au fil du temps son propre producteur en signant des films de série B en liberté. Jean-Pierre Mocky fut tout cela qui confère à son œuvre un savoureux fumet de libre penseur. Il tourna un unique long métrage à Nice en 1986, La machine à découdre, avec l’actrice qui était à ce moment-là sa compagne, Patricia Barzyk, suivi par un court métrage de quatorze minutes en 1988, Nice is Nice, une commande du musée d’Orsay.
Dans l’œil de son cyclone
Pour finir, ce serait faire offense au cinéaste d’Un drôle de paroissien, d’Y a-t-il un Français dans la salle ?, du Miraculé, d’Agent trouble, de ne pas citer sa première grande expérience à l’écran en France, en 1959, tant le coup d’essai fut un coup de maître. Il en avait écrit le scénario, voulait le réaliser. On lui préféra un metteur en scène plus aguerri, Georges Franju, par ailleurs cinéaste d’un chef d’œuvre Les yeux sans visage. Le film s’appelle La tête contre les murs, Mocky y tient le rôle principal. « Un film sur des fous d’une beauté folle », écrira Jean-Luc Godard, le Picasso du 7ème Art, qui était encore critique pour les Cahiers du Cinéma. Juste après, Mocky passe vraiment derrière la caméra pour son tout premier film de réalisateur, Les Dragueurs, avec Aznavour et Anouk Aimée. On est en 1959, la Nouvelle Vague va emporter le cinéma français vers la modernité. Malgré ses liens avec Godard, il reste à l’écart de cette bande de turbulents jeunes gens. Mocky n’était pas dans le vent. Il était dans l’œil de son cyclone. Son cinéma à lui. Ses yeux se sont fermés en 2019.



