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dimanche 8 novembre 2026

Une affaire d’Etat : le scandale du XVe Corps (2e partie)

DEUXIÈME VOLET DE NOTRE HISTOIRE CONSACRÉE AU SCANDALE DU XVe CORPS D’ARMÉE, SURVENU AU COMMENCEMENT DE LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE

LE MIDI S’ENFLAMME

Tandis que les journaux parisiens critiquent leur confrère Le Matin, et que Le Temps déclare « qu’il n’y avait rien de grave », la presse du Midi se déchaîne contre le sénateur Gervais, présenté dans les colonnes du Petit Marseillais comme « honte du sénat et fumier de la presse ». Le 25 août, on peut lire dans un journal niçois : « Un marchand de fromages du nom de Gervais, sénateur pour la honte du Sénat, s’est livré contre le Midi aux plus basses diffamations qui se puissent écrire ».

Le communiqué du ministre, destiné à « rattraper le coup », ne calme pas pour autant les ardeurs vengeresses du Midi.  Dans les jours qui suivent, de nombreux parlementaires montent au créneau. Le député des Alpes-Maritimes Arago, le député du Vaucluse Tissier et le sénateur des Bouches du Rhône Peytral, qui est également vice-président du Sénat, écrivent leur indignation au Ministre de la Guerre. Les députés Jugy (Basses Alpes), Bouge et Girard (Bouches du Rhône), tout comme le sénateur Maureau (Vaucluse), interpellent directement le Président de la République et le Président du Conseil, afin qu’ils prennent des mesures « contre les allégations incontrôlables sinon mensongères dont leurs compatriotes ont été les victimes ».

Pendant ce temps, le journal le Matin est interdit de vente dans plusieurs villes du Midi.

Quant au sénateur Gervais, attaqué de toutes part, il tente de se racheter en faisant acte de contrition et écrit le 27 août : « Je n’ai d’ailleurs jamais douté, personnellement de la volonté profonde du Midi tout entier, communiant patriotiquement avec toutes les régions du pays pour la Défense nationale d’accomplir jusqu’au bout tout son devoir. Je l’ai d’ailleurs proclamé expressément, et plus que jamais j’ai une foi profonde dans les vertus guerrières de toute la France provençale. Pas de division ni de discorde, la confiance et le sang-froid dans l’union morale indissoluble de tous les citoyens pour le salut de la Patrie ».

Outré par cette volte-face, le docteur Bertrand, alors maire d’Aix-en-Provence, écrit dans les pages du Petit Provençal en date du 28 août, des lignes assassines pour le sénateur : « Il s’est trouvé un homme, un sénateur indigne du nom de Français, insulteur de ceux qui sont stoïquement tombés, insulteur de la douleur de ceux qui restent ! Vous vous disiez peut-être, monsieur, qu’étant tous morts ou blessés, il ne restait plus un enfant de cette « aimable Provence » pour vous faire rentrer vos insultes dans la gorge ? ».

Les journaux le Radicaletl’Action Française devinent, sous cette tempête de déclarations et de communiqués, quel est le rôle véritable que joue Messimy et combien le sénateur Gervais n’est rien de plus qu’un simple bouc-émissaire. Lorsque le journal porteur de l’article infamant parvint au service d’informations militaires de la XVème région à Marseille, l’officier qui était à sa tête voulut faire saisir le journal. Il en fut empêché par le commandant de la XVème région, le général Servières, qui avait reçu un télégramme de Messimy lui ordonnant de laisser circuler le quotidien parisien. Ces deux anecdotes sont révélatrices de la perfidie du ministre de la guerre, qui a, en pleine connaissance de cause, monté de toutes pièces ce fameux « coup médiatique ».

LA JUSTE RÉHABILITATION DU XVe CORPS

Quelques mois après la parution de l’article du sénateur Gervais, la confirmation des manœuvres de Messimy sera apportée par le député des Bouches du Rhône André Lefèvre : « Le 24 août, mon ami Gervais écrivait, en effet, un article plutôt amer à l’endroit du XVème corps, éprouvé le 21 août à Dieuze, en Lorraine. Gervais avait une excuse ; c’est qu’il écrivait à la demande de M. Messimy, ministre de la Guerre (…) Le Midi fut couvert d’opprobre, et le XVème corps d’insultes. Les légendes sont tenaces. Celle-ci alla en grandissant. Quant à nous, nous avons courbé la tête sous l’injustice, car c’était une injustice. Certes, Dieuze ne fut pas une victoire ! Certes, quelques troupes du XVème Corps, jetées à la fournaise à peine descendues du train, ne purent supporter l’effort de l’ennemi. Elles arrivaient, surprises, dépaysées, moins sur leur terrain que celles du XXème Corps, n’ayant pas cet esprit de la frontière qui fait qu’on y vit avec la bataille, même en pleine paix. Mais il n’est pas vrai que le général de Castelnau dut ordonner des exécutions en masse. J’ai eu, au cours de ces derniers mois, l’occasion de causer avec des officiers, avec des chefs qui y étaient, et qui, tous, sont unanimes à dire l’injustice de la légende ».

Aussitôt, toute la presse va participer à l’entreprise de réhabilitation du XVème Corps initiée par Lefévre. Le 26 février 1915, on peut lire dans le journal américain le New-York Herald : « André Lefévre a fait une bonne action en levant la suspicion qui pesait à tort sur un de nos corps d’armée. Tous ceux qui savent, et à qui il est interdit de parler, lui sauront gré de son acte de tardive justice ».

Léon Daudet, dans L’Action Française évoque la réparation faite aux troupes du Midi et la justice qui leur est enfin rendue : « Elle ont été au même péril et elles demeureront devant la postérité au même honneur ».

Georges Clemenceau tient le même discours dans les colonnes de L’Homme Enchaîné : « Les Méridionaux dans les tranchées, qui ont si généreusement payé un si lourd tribut de sang à la patrie, se sont noblement vengés sur la conduite de leur compatriote Joffre, tout calme, tout sang-froid. Ils ont accompli côte à côte avec leurs frères du Nord tant et tant d’incomparables hauts faits, que l’admiration ne sait plus où se prendre. J’ai rapporté la belle parole recueillie à Bordeaux et cet enfant de La Seyne, près de Toulon : « on a dit du mal du XVème corps ; je suis fier d’en être ; voyez, Monsieur, j’ai cinq balles dans le corps, et toutes par-devant » ».

Georges Clemenceau visitant le front (dessin de Sem)

Quand cette série d’articles paraît, Messimy a déjà payé politiquement son erreur. Le 26 août 1914, lorsque le socialiste René Viviani forme son nouveau gouvernement, il est écarté du pouvoir et remplacé par Alexandre Millerand, déjà titulaire du portefeuille en 1912-1913.

En dépit du départ de Messimy du ministère, l’odieux mythe de la lâcheté des Midis va survivre encore longtemps, et ce en dépit du rétablissement de la vérité. Les régiments et les hommes issus du sud de la France vont affronter, durant toute la durée du conflit, l’hostilité et le mépris de beaucoup. Sur tout le front, les militaires et les populations se méfient de nos vaillantes troupes de Provence (et du Comté de Nice bien évidemment) et adoptent parfois des conduites inadmissibles. Le journal La Dépêche du 26 août 1914 a beau écrire que « le Midi se bat bien », les régiments du Sud sont trop souvent suspectés d’être peu fiables et sans grande valeur.

Les députés et sénateurs des départements de la XVème région interpellent le gouvernement pour qu’il multiplie les déclarations sur l’héroïsme et la véritable conduite au feu du XVème Corps. Le député du Vaucluse Tissier présente un rapport, approuvé par 67 de ses collègues du Sud-Est, qui dénonce le comportement scandaleux de l’armée et les brimades exercées sur les soldats du Midi. Ce rapport énumère une incroyable liste de faits classés dans les catégories suivantes : injures de chefs militaires à leurs subordonnés, soldats et officiers ; actes d’hostilité entre officiers et entre troupes ; actes d’inhumanité envers les blessés.

Ainsi, par exemple, le 5 octobre 1914, un officier supérieur invective le 6e bataillon de chasseurs alpins : « Eh bien les gars de Nice, j’espère que vous vous conduisez mieux ! Que vous ne foutez plus le camp ». 

Chasseurs Alpins (Agence Rol)

A la séance de la commission du budget du 2 février, un député des Pyrénées-Orientales, Monsieur Emmanuel Brousse, et un député de Narbonne, Monsieur Aldy, vont profiter de cette ignominieuse conduite dans les rangs de l’armée française pour obtenir du ministre de la guerre Millerant une déclaration, qui sera reprise dans les journaux : « Les accusations portées contre les troupes du Midi sont inadmissibles. Ces troupes, il l’a constaté lui-même, se battent avec une ardeur, une intrépidité, un courage, un héroïsme auxquels il rend pleinement hommage. Il servira avec la dernière énergie contre tous les écarts de langage pouvant blesser les susceptibles des vaillants soldats du Midi ».

Le 10 mars 1920, le Président de la République, Paul Deschanel, viendra à Nice pour honorer les soldats du Midi, porter réparation et inaugurer l’avenue qui porte le nom du XVème Corps. Mais c’est seulement le 29 janvier 1928 que le Maréchal Foch, le grand officier qui planifia et mena l’offensive générale de 1918 ayant conduit l’Allemagne à demander l’armistice, rendra hommage au XVème Corps, à l’occasion de l’inauguration du Monument aux morts de Nice : « Il n’y a pas un seul coin du théâtre d’opération de France où, durant plus de quatre années, les divisions du XVème Corps n’aient eu à lutter et qu’elles n’aient arrosé du meilleur de leur sang ».

Les réhabilitations tardives se poursuivront et Raymond Poincaré, qui fut président de la République durant toute la durée de la guerre, écrira en 1930 dans ses Mémoires que « le XVème Corps a cédé devant des forces supérieures mais il est resté dans la main de ses chefs ». Enfin en 1921, le général de Castelneau (le chef d’état-major de Joffre), devenu député, avouera en privé à Alexis Calliès, ancien Lieutenant-colonel d’artillerie, décoré de la Croix de guerre que : « La légende du XVème Corps n’est justifiée en rien, et toujours je me suis élevé contre elle. Je défie qu’on cite de moi une parole ou une ligne qui puisse l’appuyer… Il faut en chercher l’origine au XXème Corps très éprouvé à Morhange… La 39ème DI était dans un désordre inexprimable ; elle avait perdu toute son artillerie. Le moral était assez atteint… Je ne sache que rien de pareil se soit passé au XVème Corps ».

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