Il y a 90 ans, le 15 septembre 1935, c’est un curé hors normes qui était nommé à La Mantéga, Pessicart, Le Piol. Pierre Carmignani, 39 ans alors, dont déjà 13 de sacerdoce à travers plusieurs paroisses niçoises ainsi que du moyen et haut-pays, se voit confier une tâche à la hauteur de sa personnalité : il est chargé par l’Evêque de Nice, Monseigneur Rémond, de construire une église, au Piol, à la croisée des chemins des quartiers urbanisés de la plaine de Nice, habités par des commerçants, artisans et ouvriers, et des quartiers collinaires ruraux, paysans, où vivent horticulteurs, maraîchers, mais aussi, spécificité locale, carriers et miniers, qui exploitent les « sablières », carrières de sable situées à flanc de collines. Une église à la croisée de deux mondes, de la campagne et de la ville. Là où, depuis longtemps, s’élevait une toute petite chapelle de campagne, déjà dédiée à Saint-Paul.
L’abbé Carmignani a déjà fait preuve de quelques talents de bâtisseur : à Roussillon, dans la Tinée, il a construit le Monument aux morts, dont il avait fait les plans, et pour lequel il n’a pas hésité à mettre la main à la pelle et à la pioche, ou à porter des pierres.
Prêches en nissart
Cette fois, c’est une église qu’il doit dresser. Sans moyens alloués, avec en tout et pour tout, 36 francs (environ 30 euros aujourd’hui). Autant prier et attendre un miracle ! Mais Pierre Carmignani, s’il n’a rien dans sa bourse, a plus d’un tour dans son sac. Sac qu’il porte en bandoulière, en plus de la bonne parole, de maison, en maison, d’appartement en appartement. De porte en porte. Les plans de l’église se dessinent, du crayon de Roger Séassal, qui a aussi conçu le Monument aux Morts de Rauba capeu. Et la première pierre est posée le 30 janvier 1938. Une sorte de miracle, né de la foi de l’abbé Carmignani. Et de sa force de caractère, son charisme, sa façon de savoir s’adresser à chacun, en Niçois.
C’est ainsi, avec ses mots, les mots d’ici, qu’il obtient l’aide des entrepreneurs Roger Nicoletti et Jean Spada, qui lui livreront des camions de sable, des sacs de ciment… C’est ainsi qu’il convainc, au détour d’un zinc, maçons, ouvriers, manœuvres, à venir lui prêter main forte. Il faut dire que l’abbé est chez lui. La Mantega, c’est son quartier, il en est un enfant, lui qui y est arrivé depuis la province italienne de Pérouse tout jeune, avec son père jardinier et sa maman ménagère. Alors il trouve du répondant, des soutiens, des dons et des participations, dont celles versées par les paroissiens. Mais aussi celle des enfants du catéchisme, qui ramassaient les galets sur les plages niçoises, et les ramenaient à la Mantega pour en faire les mosaïques que l’on peut toujours voir sous le porche de l’entrée. Carmignani a su trouver le soutien de son quartier. De son quartier, mais aussi d’ailleurs : car le père Carmignani va prêcher, en Niçois, dans de nombreuses paroisses. Dans d’autres églises, et parfois même en plein air. Tout le monde veut aller écouter ses prêches hauts en couleurs et en valeurs. Tout le monde veut le voir, car il a le don de rendre ses sermons dignes d’une œuvre de théâtre.
Ni la guerre, ni les difficultés matérielles ou administratives n’auront raison de sa détermination. De sa foi en son projet. Récupération de tous les matériaux utiles possibles, ventes de charité, sollicitations, prêches… L’homme d’église utilisera tous les moyens possibles, y compris la tchatche, mais aussi l’humour. La légende dit qu’il déclarait, en nissart : « Vous voyez ce petit sac qui me sert pour la quête ? Il est vieux, fatigué, il risque de se crever… Alors, n’y mettez pas trop de pièces, mais plutôt des billets, ils sont plus légers ! »
Les bars, des chapelles où il aime prêcher et causer
Certaines fois, ses venues ressemblaient à de véritables réunions publiques, annoncées par prospectus, avec tout un programme, notamment lorsqu’il se déplaçait à Notre-Dame du Port. Mais plus que dans une église, c’était dehors, mais aussi… dans les bars, que Pierre Carmignani, missionnaire prédicateur, aimait prêcher, discuter, causer, avec tous ceux qui avaient envie de refaire le monde.
En 1944, le gros-oeuvre est tout juste achevé et reçoit la bénédiction de l’Evêque Mgr Rémond. Le 13 juin 1947, l’église Saint-Paul de la Mantéga ouvre ses portes au au culte, en présence, encore une fois de l’Evêque Mgr Rémond.
Il faut attendre le 14 avril 1956 pour que les 4 cloches du clocher de l’église soient installées. Car à chaque fois, l’effort financier est considérable. Mais le Père Pierre Carmignani ne lâche rien. Son église n’a pas d’orgue, mais il ne se contentera pas de musiques enregistrées : là encore, il va prêcher, ramène les sommes nécessaires, et dote son église d’un grand orgue.
La foi et la, détermination du père Carmignani, inébranlables, ont été le moteur de la construction de l’église Saint-Paul. En tant que bâtisseur, il a pu avoir le privilège de faire de ce lieu qu’il a bâti en partie de ses mains, son ultime demeure. Si son corps y repose, son âme aussi continue d ’enchanter les lieux, entretenue par d’autres bonnes âmes qui l’ont, pour certaines, connu. Ainsi, chaque Noël, se perpétue la tradition de cette grande crèche aux santons animés qu’il a créée en 1943 avec un ingénieur de la Ville, Antoine Fantino. Et, au quotidien, résonne un héritage, démultiplié et préservé par l’association Accrorgue, dont le créateur, Jean-Michel François, a connu l’abbé : celui de l’orgue qu’il a tant voulu, désormais accompagné de… 6 autres orgues, et qui en font un lieu d’exception.

