Le lien de Nice avec la Maison de Savoie n’a de secret pour aucun Niçois. Mais comment Nice la méditerranéenne a-t-elle scellé son destin avec la Savoie ?
Retour sur la genèse de cette histoire commune. Un homme en particulier est à l’origine de ce « mariage » : Jean Grimaldi de Beuil, baron de Beuil, né autour de 1368, dont le fief comprend, en 1388, Beuil, Péone Roubion, Roure, Ilonse, Thiery, Touêt de Beuil, Bairols, Rigaud et Pierlas.
Il est issu d’une grande famille génoise du parti guelfe, favorable au pape, bannie après la victoire du parti gibelin, soutien de l’empereur, au sein de la république de Gênes. Son grand-père, Andaro Grimaldi, était alors parti s’installer dans le Comté de Nice, du côté de Beuil. Il était devenu le premier seigneur de la branche des Grimaldi de Beuil, en épousant, en 1315, l’héritière de la seigneurie de Beuil, Astruge Rostaing (ou Astruga Rostagni), fille de Guillaume Rostaing (ou Rostagni), massacré la même année par ses sujets. Astruga, et son mari Andaro nouveau baron de Beuil, s’étaient alors installés au château de Thiéry. Leurs descendants s’y succèdent pendant trois siècles.
Jean Grimaldi, petit-fils d’Andaro, fils de Barnabé, est donc l’un d’eux. Et c’est lui, avec son frère Ludovic, qui prendra un rôle de premier plan dans la dédition de Nice à la Savoie, en 1388. Il dispose alors d’un fief solidement ancré dans les montagnes niçoises. Et il exerce une certaine influence : il a été nommé lieutenant et gouverneur du roi de Naples, Ladislas d’Anjou-Duras le 19 octobre 1387. Un an plus tard, ce même roi de Naples nomme Jean de Beuil sénéchal, le 14 avril 1388, car il sait qu’il est un des derniers à le soutenir. En effet, dans la lutte de succession au trône de la Reine Jeanne, qui oppose Louis II d’Anjou et Ladislas d’Anjou-Duras, la majeure partie de la Provence reconnait la régente Marie de Blois, pour le compte de son fils Louis II d’Anjou. Seules quelques familles de la rive gauche du Var soutiennent le parti des Duras, et donc le roi de Naples Ladislas d’Anjou Duras. Mais ce dernier finit par être chassé par les Napolitains. Et les familles importantes de la région se détachent peu à peu de lui et de son clan. Face aux difficultés, le roi de Naples est dans l’incapacité d’apporter quelque aide que ce soit aux Niçois.
L’alliance gagnant-gagnant avec le Comte rouge de Savoie, qui obtient un débouché sur la mer
Le contexte pousse alors Jean Grimaldi de Beuil et son frère Ludovic à s’allier à un suzerain suffisamment puissant pour assurer la sécurité de la région, et qui leur serait redevable d’avoir agrandi son patrimoine.
Dès lors, les deux frères pensent trouver ce suzerain en la personne d’Amédée VII de Savoie, dit le comte rouge. Celui-ci, à l’occasion de la guerre de succession de Provence ayant opposé les Angevins aux Duras, était déjà intervenu en Haute Provence et avait reçu la soumission de villages de la vallée de l’Ubaye en 1384. Cette alliance avec les Grimaldi de Beuil serait, pour Amédée , la cerise sur le gâteau, puisqu’il obtiendrait, grâce à eux, un avantage indéniable en ayant enfin un accès à la mer pour ses États. Hormis les Grimaldi de Beuil, Amédée VII ne pouvait espérer d’autres partisans et se trouverait donc leur obligé, ce qu’escomptaient bien les deux frères.
Alors que les troupes de Louis II d’Anjou se trouvent aux portes de Nice et menacent la cité, Jean et Ludovic consultent d’abord le roi Ladislas qui, sachant qu’il ne peut leur apporter aucun secours, les autorise à se « donner à tel seigneur qu’il leur plairait, mais que ce ne fut à leur adversaire, le duc d’Anjou ».
Les notables niçois se réunissent alors en présence du baron de Beuil, qui obtient l’accord général sur le nom de la maison de Savoie. Ludovic va, en août 1388, servir d’intermédiaire entre son frère et le comte Rouge et négocier le rattachement du pays niçois à la Savoie.
Un traité signé à l’abbaye de Saint-Pons, qui scelle le destin de Nice à la Savoie pour des siècles
Les émissaires de Nice, autorisés par le Conseil des Quarante de la ville, vont présenter leur requête à Amédée VII, qui en septembre 1388 se met en marche avec 29 lances et 3 archers vers la Provence. En cours de route il reçoit la soumission de Barcelonnette, Saint-Étienne-de-Tinée et Saint-Martin-Vésubie. Le 27 septembre, il arrive avec ses troupes à l’abbaye de Saint-Pons, (qui existe toujours aujourd’hui, dans le quartier Pasteur). Le 28 septembre 1388, le traité de Saint-Pons, connu comme la dédition de Nice à la Savoie, est signé. La Provence orientale — rive gauche du Var — se constitue ainsi en Terres neuves de Provence des États de Savoie. Le comte rouge s’engage à gouverner et protéger ces terres. Ce texte laisse trois ans au roi de Naples Ladislas Ier pour recouvrer Nice et le Pays niçois : si dans ce temps, il dédommage le comte de Savoie de tous les frais engagés pour la garde et la conservation du pays, la région lui ferait retour. Il n’y parviendra pas.
Jean Grimaldi reçoit d’Amédée VII une vingtaine de fiefs et des sommes importantes en reconnaissance de son action. Le baron de Beuil dispose de la pleine juridiction et des droits régaliens sur ses terres, sous la seule réserve de l’hommage. Son frère Ludovic reçoit la seigneurie du Val de Massoins, laquelle fera ultérieurement retour à la branche ainée.
Et les destins de Nice et de la Savoie seront communs pour des siècles !

