Résumé de l’épisode précédent : en 1948, décolle le vol inaugural du Nice Jazz Airlines. Un vol en altitude haut de gamme, avec du son super iconique dans le sillage des plus grands jazzmen de cette époque. Et puis, comme dans la série Lost, une faille spatio-temporelle a dû se produire, on ne sait pas bien quoi au juste mais les faits ne sont plus là. La note bleue disparaît des écrans radars niçois jusqu’en… 1971 !

Entretemps, c’est Antibes Juan-les-Pins qui a repris le tempo avec son festival initié en 1960. Jusqu’en 1971, année à partir de laquelle les choses s’enchaînent sur un rythme staccato. La pinède juanaise se met en mode pause. Nice prend alors le relais mais non, pas si vite, on n’y est pas encore. Un peu de patience avant la grande annonce. Oui, il va bien y avoir cet intermède de deux ans, en 1971 et 1972, qui va voir le jazz retrouver Nice, son berceau azuréen, pour deux éditions au Théâtre de Verdure et au jardin Albert 1er. Pour autant, personne ne parle encore de ce qui va tout changer dans le paysage jazzistique local. 1973, Antibes revient sur le devant de la scène. Nice s’abstient. 1974 : cette fois, c’est la bonne, la mythique Grande Parade du Jazz est lancée en fanfare. Elle vient se lover dans les jardins et les Arènes de Cimiez. Divine idylle, entre les oliviers, les vieilles pierres et les soirées qui swinguent, l’accord parfait va durer trente-sept ans, jusqu’en 2011. Grande Parade, la manifestation se rebaptise Nice Jazz festival en 1994. La formule des réjouissances évolue, la ferveur reste !

Entre tradition et modernité
En repassant le film de cette période au ralenti, on voit clairement comment la Côte d’Azur devient une destination jazz de premier plan, où Nice tient une place prépondérante. Avant même 1974, la session 1972 affiche à elle toute seule un casting étourdissant. Dizzy Gillespie, Max Roach, Charlie Mingus, le jeune Herbie Hancock sont de la partie. Le jazz y résonne déjà de toute sa richesse polyphonique, entre tradition et modernité. Cela va encore s’amplifier à l’avènement de la Grande Parade et de sa parenthèse enchantée. Entre les deux, le cœur de la manifestation balance et le public qui afflue à Cimiez ne va pas choisir son camp, trop heureux de trouver son bonheur sur plus d’une note. Blues, rythm and blues, néo-bop, jazz-fusion, latin-jazz… À côté des vétérans, tenants d’un jazz classique aux sonorités hautes coutures, la relève fait ses frasques, avec éclats ! L’avisé Jonathan Duclos-Arkilovitch, qui a consacré un livre au festival, Jazzin’ Riviera, 70 ans de jazz sur la Côte d’Azur, ROM Editions, Nice, 1997, résume ainsi la tonalité de ce qui se passe sur place : “Arshie Sheep se retrouve sur scène avec Lionel Hampton ou Sarah Vaughan, pendant que Dizzy, trompette à la main, passe d’une ” chase ” à l’autre en attendant de monter sur scène. » De quoi faire rêver les aficionados et les nostalgiques !

Soyons jazz comme des images…
Loin de toute glose de spécialiste, les rendez-vous de Cimiez furent aussi le lieu d’un engouement populaire pour ces musiques venues de loin, porteuses de joie, de sensualité, de mélancolie. Musicalité affranchie, frondeuse, langoureuse, au cœur de l’humain, viscéralement. L’auteur de ces lignes se rappelle ainsi de ses riches heures dans les nuits de juillet de Cimiez. La découverte de Melody Gardot, Madeleine Peyroux à leurs débuts. Beth Gibbons, l’envoûtante voix du groupe Portishead. Divine Comedy, autre groupe britannique, et son charismatique leader Neil Hannon achetant sa part de socca après son concert sur la grande scène du jardin. La torride tornade de feu propagée par l’irrésistible Julia Migenes chantant des airs échevelés, « cambrés au bon endroit », sur des rythmes de salsa. Les Rita Mitsouko génialement déjantés, qui ce soir-là, n’interprétèrent pas leur hymne, Marcia Baïla, au grand dam de la foule (à moins que je ne me trompe)… Jazz mais pas que, jazz avec tout le prisme musical qui se déploie autour du mot dans tous les sens de ses chatoiements harmoniques polychromes. Chacune et chacun a bien sûr ses propres riches heures passées là-haut. Quittons-nous sur cette note rêveuse. En revanche, la semaine prochaine, soyez d’attaque car ça chamboule tout. Redéployé depuis 2011 dans le jardin Albert 1er et au Théâtre de Verdure, le Nice Jazz Festival s’est refait une jeunesse. L’an dernier, il a dégainé un nouveau pseudo, Nice Jazz Fest, qui claque comme si on disait Nice Fast and Furious et, dès le 24 juillet prochain, attention teaser, il a bien l’intention d’allumer le feu aux étoiles et à la voie lactée tout entière du bonheur de vivre et s’aimer en musique dans la magie niçoise des nuits d’été !

Un certain Barney Wilen

À la ville, il s’appelait Bernard Jean Wilen. Niçois, américain par son père, Barney Wilen fut un saxophoniste en vogue. Jugez plutôt : en 1957, il a été l’un des complices de Miles Davis quand celui-ci improvisait la musique du film de Louis Malle, Ascenseur pour l’échafaud, lors d’une séance d’enregistrement rentrée dans l’histoire du 7ème Art et du jazz. Auréolé par cette collaboration au sommet, la carrière de Barney, à tout juste vingt ans, s’emballe au diapason du succès. Il multiplie les aventures musicales, explore différents registres, se fait compositeur de bandes originales de films. En 1977, Nice se rappelle à lui, la municipalité l’invite à faire œuvre utile en faveur du rayonnement artistique de la ville. Il ouvre ce qu’il appelle le « Burodujazz », une association « pour la création de manifestations jazzistiques ». À la clé, des concerts qui ont vocation à populariser le jazz et qui vont chercher leur public hors des sentiers balisés. Fer de lance d’une mouvance jazz niçoise, Barney Wilen le fut ô combien, à plus d’un titre. S’il s’est produit maintes fois dans des salles de la ville au cours de sa carrière, on n’a pas trouvé trace d’une participation de ce dernier au Festival du Jazz de Nice (ce qui n’exclut pas l’hypothèse contraire). En revanche, celle-ci est parfaitement établie : en 1962, il fait sensation sur la scène de Jazz à Juan ! En 1996, Barney Wilen disparaît prématurément à l’âge de 59 ans d’une crise cardiaque.







