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mardi 27 octobre 2026

Le Centre Universitaire Méditerranéen, une passion bien niçoise (1e partie)

Le Centre Universitaire Méditerranéen, ce petit bijou architectural de notre belle Promenade des Anglais, abrite plus de 90 ans de bouillonnements intellectuels en tous genres. Si de nombreux azuréens savent qu’il accueille de multiples évènements culturels, si quelques-uns y ont usé leurs pantalons sur les bancs de son amphithéâtre pour assister aux cours de droit et si de nombreux instituts parmi les plus fameux y sont nés, le CUM demeure encore et malheureusement pour beaucoup d’autres un bâtiment superbe mais peu connu, posé entre deux rangées de palmiers de la Promenade des Anglais et qui, tout en regardant la Méditerranée dans les yeux, apparait comme un refuge d’intellectuels ou de curieux en quête de causeries…

En fait, le CUM occupe depuis sa naissance (en 1933), une place à part dans la vie intellectuelle azuréenne et française, une place si unique que nul n’a jamais su ou pu la lui disputer. Témoin de l’histoire, gardien de cette pensée méditerranéenne voulue par Paul Valéry, le C.U.M. offre encore au XXIème siècle un espace privilégié où tous les débats sont possibles et où la parole et l’écrit s’épousent et s’enrichissent mutuellement.

UN BÂTIMENT FACE À LA MER

Vincent Guiglia, frère du Comte Louis Guiglia (Président du Sénat de Nice et de la Cour d’appel), légua à sa mort à la ville de Nice, par testament daté du (2 octobre 1878) : « Une villa sur la Promenade des Anglais avec son jardin, sa serre chaude, et ses dépendances, y compris le mobilier qu’elle contient, pour une valeur de 300.000 francs ». Elle avait été édifiée trois ans auparavant par Charles Frederick Spang, un riche industriel anglais.

Le maire de l’époque, Honoré Sauvan, décida d’y établir le prestigieux Club Nautique, où venait régulièrement le Prince de Galles – le futur Edouard VII – lors des régates de Nice. En 1914, la villa abrita le lycée hôtelier. Durant la période de l’entre-deux guerres, la villa Guiglia fut remaniée par l’architecte niçois Roger Pierre Honoré Séassal, lauréat du Grand Prix de Rome en 1913.

La remise en état du bâtiment commença le 23 février 1934 ; il s’agissait notamment de construire un grand amphithéâtre de 700 places, pour répondre aux nouvelles activités du lieu. De style néo-classique, ce joli palais blanc et rose, aux proportions harmonieuses et idéalement situé face à la mer, s’inséra parfaitement au paysage prestigieux de la Promenade des Anglais. Roger Séassal signa au CUM une réalisation qui illustre de manière exemplaire ses talents d’architecte. L’édifice présente en effet les grandes qualités qui valurent à l’architecte français son immense notoriété : franchise et vigueur de la composition, clarté et noblesse des ornements, ton retenu et expression homogène. Seassal privilégia néanmoins un discret italianisme, sous la forme de références à Palladio, le plus pur des architectes italiens de la fin de la Renaissance, et celui qui eut sans doute le plus de succès dans toute l’Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles, justement parce que son expression était dépouillée et apparaissait comme intemporelle.

La pièce la plus emblématique du CUM est évidemment son amphithéâtre (d’une superficie de 414 m² comportant une scène de 7×3,5 m), il est riche de la fresque de Bouchon intitulée « Allégorie de la Méditerranée ». Cette huile sur toile (6,8x16m), datée de 1937, représente symboliquement, sur le modèle des cartes géographiques anciennes, les diverses phases de la civilisation méditerranéenne. C’est ainsi que tout autour d’une Méditerranée peinte de tonalités claires et nuancées, s’échelonnent et se chevauchent les édifices les plus remarquables des différentes villes ou régions méditerranéennes.

Fresque « Allégorie de la Méditerranée »

L’édifice du Centre Universitaire Méditerranéen est le reflet d’une ambition, celle de positionner Nice, alors en plein essor démographique, comme une métropole de premier plan, capable de rivaliser avec sa rivale phocéenne. Le CUM a dès ses origines eu pour vocation d’identifier Nice comme « un lieu privilégié de certaines manifestations de haute culture ». Le bâtiment se place d’ailleurs sous les auspices les plus favorables, puisque sur son fronton on peut lire : « DOMINABITUR A MARI USAVE AD MARE », dont la traduction « de la mer jusqu’à la mer » illustre l’idée d’une pensée méditerranéenne et de son influence sur l’Europe et le reste du monde.

LES ANNÉES 30 À NICE

La scène intellectuelle d’avant guerre – qu’il s’agisse de littérature, de philosophie ou d’arts plastiques – est riche de personnalités brillantes et prolifiques. C’est le temps des écrivains André Gide, Paul Claudel, Paul Valéry ou Henri Bergson (pour la plupart déjà consacrés par la Nouvelle Revue Française) et des peintres Pablo Picasso ou Henri Matisse… Les plaies du conflit de 14-18 sont encore vives et le monde a besoin de s’étourdir dans la création culturelle et artistique, sans se douter qu’à la manière d’une phalène ivre de vie, il s’apprête une fois encore à se consumer aux feux de la guerre. 

Le plus grand bouleversement qui agite la vision intellectuelle des sociétés modernes, outre l’apparition du mouvement surréaliste, provient du développement des sciences exactes et des technologies, cette nouvelle ère d’observation de l’univers et de prise de conscience où la littérature se veut engagée.

La Côte d’Azur vit ardemment. Les artistes et les créateurs de tous genres s’y précipitent et viennent s’abreuver de son soleil, sur les mêmes rivages où viennent se distraire les puissants de ce monde qui vont faire bientôt replonger la civilisation dans le chaos. Se croisent sur les bords de la grande bleue, éternelle mare nostrum des peuples méditerranéens, les silhouettes de Colette, Man Ray, Cocteau, Giono, Maeterlinck, Marcel Carné ou Aragon, pour n’en citer que quelques-uns…

C’est aussi à Nice, sur les hauteurs de son arrière-pays, que se réfugient les intellectuels allemands qui fuient le nazisme dans les années 1930, comme Thomas Mann et son fils Klaus. Plus tard, Aragon et Elsa Triolet, sympathisants communistes, ou le maurassien Claude Roy posent également leurs valises sur les rivages niçois. C’est dans cet imbroglio des cultures, dans ce contexte international complexe et incertain que le Centre Universitaire Méditerranéen se veut un lieu ouvert, une île de sérénité où peuvent accoster tous les esprits, où l’on peut partager tous les savoirs présents et laisser éclore ceux de demain.

Max Sorre, qui est alors le recteur de l’Université d’Aix, en a une vision identique lorsqu’il déclare qu’il faut « centrer toute l’activité autour de la Méditerranée, source principale et presque unique des cultures de l’Occident ».

PAUL VALÉRY ET LA CRÉATION DU CUM

C’est par la volonté de Jean Médecin, nouveau Maire de Nice, qu’est véritablement né le Centre Universitaire Méditerranéen, maison vouée au culte de l’esprit qui se voulait être à la fois un organisme d’Enseignement Supérieur, un Institut de Recherche Scientifique, et le lieu de rencontre des esprits éminents venus du monde entier.

Jean Médecin (photo de Ramalli, parue dans l’Eclaireur de Nice du 9/12/1928

Institution unique en son genre, le CUM, participait de l’Université, du Collège de France et des Etablissements d’ordre international.

La municipalité voulait modifier l’image de sa ville, réputée alors essentiellement pour son Carnaval et son charme tranquille. Nice, admirablement située sur ce bassin méditerranéen qui vit éclore les plus anciennes et puissantes civilisations, méritait de devenir le centre de la culture européenne et mondiale.

Il sut convaincre et associer l’Etat à son entreprise en la personne d’Anatole de Monzie, le premier homme politique français à porter le titre de Ministre de l’Education Nationale. Avec Maurice Mignon, universitaire spécialiste de littérature italienne qui allait plus tard diriger l’établissement, ils furent les principaux acteurs de la création du CUM.

En choisissant comme administrateur Paul Valéry, ce grand écrivain, poète et philosophe dont les écrits témoignent de ses inquiétudes sur la pérennité de la civilisation et l’avenir des « droits de l’esprit », il s’agissait de « rehausser la renommée de Nice dans l’Europe entière ».

Paul Valéry photographié par Henri Manuel (années 1920)

LES GLORIEUX DÉBUTS DU CUM

Le projet du CUM fut cependant difficile à défendre et nécessita d’âpres négociations.

 « Lorsque nous proclamons avec le monde entier, que Nice est la capitale du tourisme européen, nous n’avons jamais entendu donner à cette qualification le sens limité de la plus grande ville où les oisifs viennent se reposer et se divertir (…). Nous avons pensé à la vie de l’esprit (…). Nous voulons couronner notre effort par la création du CUM, destiné à proclamer le caractère nouveau de notre ville, déjà capitale du tourisme et demain foyer du rayonnement de l’esprit latin ». (Conseil municipal du 18 février 1933)

C’est véritablement Anatole de Monzie qui allait donner une accélération subite au projet, lorsqu’il fut nommé Ministre de l’Education Nationale. Par amitié pour Jean Médecin et passant outre l’opposition du Conseil de Perfectionnement de l’Université d’Aix-en-Provence, le Ministre publia, le 18 février 1933, le décret « décisif pour l’avenir intellectuel de Nice » – selon ses propres termes – qui entérina la création du Centre Universitaire Méditerranéen. L’article 1er du décret stipule qu’il s’agit d’un Institut d’Université qui, au point de vue scientifique, relève des quatre facultés de l’Université d’Aix-Marseille

Le 10 novembre 1933, le Conseil Municipal adopta la maison Guiglia, utilisée jusqu’alors comme Ecole hôtelière, pour devenir le bâtiment du futur CUM.

Le choix de Paul Valéry comme administrateur avait fait immédiatement l’unanimité : « C’est en effet ce grand poète et écrivain français que nous comptons voir accepter les fonctions de Président du Conseil de Perfectionnement du CUM. Quel plus magnifique patronage pouvons-nous espérer, quelle meilleure garantie de succès que le nom de cet illustre ambassadeur de la pensée française ». Choisir Paul Valéry, c’était donner au nouveau Centre, un nom célèbre et une crédibilité certaine. »

Buste de Paul Valéry, au CUM

Dès sa création, le CUM s’agita et bouillonna sous les feux de la polémique opposant Valéry à Maurice Mignon, qui venait tout juste d’être nommé Directeur. Les deux hommes avaient une conception bien différente de ce que devait être l’établissement tout nouveau dont ils étaient à la tête. Alors que Maurice Mignon, farouchement attaché à l’Université, voulait doter Nice d’un enseignement supérieur, Paul Valéry préférait une orientation semblable au Collège de France, c’est-à-dire un établissement qui ne serait ni une université, ni une grande école, ne transmettrait pas à des étudiants un savoir acquis à partir de programmes définis et ne préparerait à aucun diplôme.

La polémique ne se limita pas aux querelles intestines. Le poète Jean Desthieux, fondateur de l’Académie méditerranéenne et ami de Panaït Istrati (l’écrivain franco-roumain qui vécut longtemps à Nice), reprocha au Centre version Valéry d’être une « farce onéreuse » et pris la défense de la vocation universitaire qui « ne coûterait pas un centime et recevrait d’authentiques savants ».

En dépit de son opposition, Paul Valéry allait devoir évidement céder le pas à la volonté politique qui, empreinte de réalisme, voulait que Nice prenne pied dans le monde universitaire. Il n’y avait rien d’innocent dans le décret du 18 février 1933, qui portait création d’un Institut de l’Université d’Aix et nommait l’Etablissement « Centre Universitaire Méditerranéen ».

Au-delà de cette petite bataille idéologique, alors que l’entre-deux-guerres résonnait déjà du bruit des bottes noires ou rouges, Paul Valéry poursuivait son rêve de Méditerranée, cette « machine à faire de la civilisation ». Il écrivait : « Ce sont les Méditerranéens qui ont fait les premiers pas certains dans la voie de la précision des méthodes, dans la recherche de la nécessité des phénomènes, par l’usage délibéré des puissances de l’esprit, et qui ont engagé le genre humain dans cette manière d’aventure extraordinaire que nous vivons ». Et à la question du journaliste Pierre Porte : « Quelle est pour vous la définition du CUM ? », Paul Valéry de répondre : « Un organe de pensée et de collaboration intellectuelle ».

Altruiste et généreux, Valéry imaginait un instrument du savoir partagé qui accueillerait sans distinction « l’amateur, le curieux, l’habitué, le visiteur de Nice ». Le poète, qui misait sur le développement de la culture et de la civilisation pour empêcher la guerre, avait détaillé sa conception du Centre dans un projet d’organisation d’une quinzaine de pages, écrit dès le 14 juillet 1933, soit cinq mois après le décret de création.

Dans ces feuillets, la quasi-totalité de l’activité du CUM est centrée sur la Méditerranée, qui devait être au centre de toute réflexion et apparaitre comme le fil conducteur des actions menées dans l’établissement. Valéry ayant en horreur les conférences éparses et sans logique aucune qui étaient données un peu partout en Europe, le Centre devait dans son idée devenir le premier foyer de recherches et de connaissances méditerranéennes. Il voulait démontrer le rôle essentiel joué par le bassin Méditerranéen dans l’Histoire de l’Europe et plus largement du monde : « La notion infiniment riche de Méditerranée est la notion génératrice de nos programmes. La nature méditerranéenne est à l’origine de l’étonnante transformation psychologique et technique qui, en peu de siècles, a si profondément distingué les européens du reste des hommes ».

Dans les faits, c’est l’Europe bien plus que la Méditerranée qui était source de toutes les préoccupations, cette Europe affaiblie par la Grande Guerre et dont la prédominance sur la scène internationale vivait ces dernières heures. La Méditerranée étant le creuset originel d’où sont issues les civilisations du vieux continent, c’est par ce concept matriciel qu’il faut comprendre la pensée méditerranéenne de Valéry.

Cette notion, Paul Valéry allait la défendre au sein de la Société Des Nations (SDN), l’organisation internationale introduite par le traité de Versailles en 1919 dans le but de conserver la paix en Europe au lendemain de la Première Guerre Mondiale.

C’est à l’invitation du baron Henry de Jouvenel que Paul Valéry intégrait dès 1924 les activités culturelles de la SDN. Le baron, marié à l’écrivain Colette, était alors ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts du gouvernement Poincaré. Ce proche d’Aristide Briand était aussi un ardent militant de la paix

A la SDN, Valéry allait participer à l’Institut International de Coopération Intellectuelle (où il devait côtoyer notamment Albert Einstein, Sigmund Freud, Thomas Mann ou Jules Romains), un espace de discussion et de réflexion qui essayait de rapprocher les intellectuels et les peuples, dans le double but de faciliter le règlement des problèmes internationaux, politiques et économiques et de jeter les bases d’une morale universelle. Valéry y récusa l’internationalisme et proposa « un esprit européen », fondé sur la supériorité de l’Europe et de sa civilisation. Admiratifs mais dubitatifs, ses hôtes étrangers lui trouvaient « une carapace étincelante de verbe et d’intelligence (qui) cache un abîme d’obscurité ».

On retrouve dans la « Correspondance » et les « Entretiens » de l’Institut International de Coopération Intellectuelle, les grands thèmes que Paul Valéry désirait développer dans le Centre Universitaire Méditerranéen : l’affirmation du rôle de la culture dans le rapprochement des peuples, la condamnation des nationalismes, la défense des droits de l’homme et à la volonté de créer une conscience européenne.

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