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mardi 27 octobre 2026

« Nous atteignons notre meilleure faculté de lecteur vers 20 ans »

L’INTERVIEW DU JOUR AVEC ANTOINE COMPAGNON

Académicien, critique littéraire, écrivain et enseignant

Figure majeure des lettres françaises, on ne présente plus Antoine Compagnon. Élu à l’Académie française en 2022, il consacre un parcours d’exception entre recherche, écriture et transmission. Critique littéraire reconnu, spécialiste notamment de Marcel Proust, professeur émérite au Collège de France, il s’est imposé par l’ampleur de son érudition autant que par son talent de transmetteur. Récompensé par de nombreux prix et distinctions, il a su tisser un lien vivant entre la littérature et le grand public, faisant dialoguer savoir et plaisir de lire et créant des ponts entre des œuvres et des hommes. Rencontre avec celui pour qui « toutes les formes de la narration […] nous parle de la vie humaine mais [dont] le roman le fait avec plus d’attention que l’image mobile et plus d’efficacité que le fait divers car son instrument pénétrant est la langue »…

Pour sa 30e édition, vous avez été choisi comme Président d’honneur du festival du Livre de Nice, que représente cette manifestation ?

Il y a de nombreux festivals en France et c’est manifestement l’un de ceux qui comptent depuis 30 ans. Franz-Olivier Giesbert, qui en est le Directeur artistique, m’a parlé de l’histoire de ce rendez-vous et du succès qu’il rencontrait. Mon éditeur, Gallimard, m’a également encouragé à accepter cette Présidence. Je pense que ces festivals sont importants pour la défense du livre, de la lecture, de la librairie en général, de l’édition, des auteurs… Cela permet de rencontrer les lecteurs, de faire vivre tout l’écosystème du livre.

Cette année, le thème est « la transmission », qu’est-ce que cela vous inspire ?

J’ai fait mon service militaire dans les Transmissions. Cela a un sens précis. Les transmissions étaient ce que l’on appelait les télécommunications. Un néologisme qui fait partie de ceux qui ont bien pris dans la langue française. Il n’y a pas d’équivalent. La transmission, c’est la communication, l’échange, le débat, la circulation de la parole entre les gens. C’est exactement ce qui se passe au sein d’un festival : il y a de la transmission au sens de la parole qui s’échange.

Le mot transmission sert aussi, parfois, d’euphémisme pour ne pas employer des mots qui ont davantage de pesanteur comme tradition dont c’est un peu le synonyme. Ce que l’on transmet, c’est ce que l’on translate. La transmission fait aussi penser à des mots comme héritage et patrimoine. Ce qu’on transmet, c’est ce que l’on a reçu. Il y a la translation d’une génération à la suivante, des parents aux enfants, des maîtres aux élèves, des écrivains à leurs lecteurs… La transmission est un thème très riche. Cela amène à une réflexion sur ce que nous sommes, ce que nous avons en commun, ce que nous faisons passer les uns aux autres. Cela touche à la question de notre identité commune.

La transmission est cœur de vos œuvres…

Je suis professeur depuis 50 ans. Mon métier a d’abord été celui de transmetteur comme cela l’est aussi pour un écrivain. Il n’y a pas tant de différence entre les deux.

Vous êtes membre de l’Académie française, critique, écrivain mais aussi enseignant (à l’université Columbia de New York), quel constat faites-vous sur la place du livre auprès des jeunes ?

Cela ne concerne pas seulement les jeunes. Quand nous regardons les enquêtes et statistiques sur la lecture, il s’agit d’ailleurs des jeunes adultes qui lisent le moins. Une fois qu’ils ont achevé leurs études et entrent dans la vie professionnelle active, ils n’ont plus le temps de lire. A l’école, à l’université, il y a encore une contrainte de lecture donc on lit des livres. Saviez-vous que nous n’avons pas fini d’apprendre à lire à l’âge de 7 ans ? Nous atteignons notre meilleure faculté de lecteur vers 20 ans et ensuite, cela est assez stable jusqu’ à 65 ans. Les études et psychologues montrent que la vitesse de lecture la plus rapide n’est pas atteinte avant l’âge de 20 ans y compris, à l’université la compétence de lecteur continue d’être améliorée. Cela signifie que pour les jeunes de 18-20 ans, cela leur demande un plus grand effort de lire un livre car ils sont heurtés par les phrases longues, compliquées. La lecture est quelque chose de fragile or c’est ce qui a fait ce que nous sommes depuis l’invention de l’imprimerie. Au XIXe siècle, les livres sont devenus meilleur marché. Au XXe, il y a eu les livres de poche. Autant d’étapes qui ont fait que la lecture a été de plus en plus démocratisée et accessible à tous. La lecture littéraire nous a formés génération après génération. Montaigne est le modèle de l’homme, de la femme, moderne comme lecteur. Des enquêtes montrent notamment que la lecture numérique est moins formatrice pour les neurones, pour accroître les capacités cognitives.

Si la lecture littéraire nous a formés, à quoi ressemblera la génération élevée à la lecture numérique ?

En effet cela soulève toute une série de question sur le monde numérique dans lequel nous sommes avec entre autres les réseaux sociaux, l’intelligence artificielle… tout ce qui rend la lecture, les livres vulnérables. Aujourd’hui, nous faisons rarement une seule chose à la fois et lorsqu’on fait plusieurs choses à la fois, on les réalise moins bien. C’est ce qui arrive à la lecture : on lit sur une tablette, en même temps, on reçoit des messages… la question de l’attention qui est majeure dans la lecture est, ici, perdue. Il ne faut pas désespérer, il y a quand même une démocratisation depuis plusieurs siècle…

Comment promouvoir aujourd’hui la culture écrite dans un monde fortement marqué par le numérique, l’IA, les réseaux ?

A mon avis, l’école est beaucoup trop incriminée car la scène primitive de la lecture est d’abord familiale. C’est l’histoire lue aux enfants avant qu’ils ne s’endorment. C’est une scène de lecture partagée avec quelqu’un, à haute voix puis peu à peu l’enfant prend le livre et sort du cycle de la répétition. Cet apprentissage relève de la responsabilité du premier cercle familial et au-delà, ce sont les bibliothèques, tout ce qui encourage à la lecture du livre papier autour du cadre scolaire. C’est cela qu’il faut promouvoir : campagne de lecture chez les enfants et les adolescents et en particulier, auprès des garçons car ils lisent moins que les filles !

Votre dernier ouvrage, Un hiver avec Matisse, est à la fois livre et podcast, pourquoi ces deux formats ?

En 2012, France Inter m’avait demandé de faire une série. Cela s’est appelé « Un été avec Montaigne » soit 40×5 minutes durant les semaines de juillet et août. Les podcasts ont rencontré un grand succès. La série littéraire existe toujours. J’en ai fait quatre : Montaigne, Beaudelaire, Pascal, Colette. En 2025, France Inter a proposé de faire une série d’hiver sur les peintres. J’ai proposé Matisse car c’est un artiste que tout le monde aime bien et qui a été à l’honneur dans une grande exposition au Grand Palais. Dix épisodes ont été diffusés sur France Inter pendant les vacances de Noël et les autres épisodes accessibles gratuitement en podcast et le livre, en février dernier. Chaque épisode porte sur une œuvre donnée en illustration dans le livre. A Nice, on doit y être sensible car la ville a été sa base pendant très longtemps !

Des projets, des envies … ?

Je compte bien me rendre à la Chapelle Matisse, au musée, revoir les lieux de l’artiste durant mon séjour à Nice. Voilà pour les projets immédiats !

Plus d’informations sur lefestivaldulivredenice.com

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