Dans notre ville, une avenue porte le nom de « XV Corps », et l’histoire qui a conduit a cette appellation est aussi tragique qu’oubliée…
Il faut remonter au tout début de la Première Guerre Mondiale, lorsqu’un scandale épouvantable allait non seulement éclabousser l’armée française, mais également le gouvernement au plus haut-niveau et, de surcroit, durablement diviser l’opinion publique. Il s’agit de la sombre affaire du XVe Corps et de la prétendue lâcheté des soldats du Midi de la France.
UN CONFLIT QUI DÉMARRE MAL
La première période du conflit, la guerre de mouvement (août-novembre 1914), n’est pas vraiment favorable aux armées françaises et alliées.
Entre le 5 et le 16 août, la ville de Liège et sa ceinture fortifiée sont prises par les Allemands, conformément au plan Schlieffen selon lequel l’offensive principale doit être portée sur la Belgique et le nord de la France, afin de prendre les troupes alliées à revers. Le 20 août, l’armée allemande pénètre dans Bruxelles, tandis qu’entre le 19 et le 23 août, les Français subissent de sanglantes défaites à Morhange, Sarrebourg, Mulhouse, Charleroi et dans les Ardennes (130 000 soldats tombent au feu). Le 23 enfin, les Britanniques sont défaits à Mons.
Durant les deux premiers mois de l’offensive, c’est un sixième des pertes militaires de tout le conflit qui sont comptabilisées, soit environ 3 millions de tués.
Joffre porte une lourde part de responsabilité dans l’échec de l’armée française. Depuis sa prise de fonctions, en 1911, il défend une doctrine offensive basée sur des attaques rapides et brutales. Pour Joffre, l’objectif unique doit être la progression, sans se préoccuper de tenir le terrain pour le défendre. Cette doctrine a également une influence majeure sur l’armement.
Depuis 1897, la France voue un « culte » absolu à son fameux canon de 75 mm, léger et à tir rapide. Les chefs militaires français ne croient pas en l’artillerie lourde, qui constitue pourtant la force de frappe majeure de l’armée allemande. Le 75, le fusil Lebel et la baïonnette représentent les symboles obsolètes de la force militaire française et de sa conception tactique.
A sa doctrine dépassée, Joffre ajoute une monumentale erreur de jugement. Convaincu que l’invasion allemande en Belgique constitue une feinte, il refuse de voir le danger d’enveloppement encouru par ses armées, qui risquent d’être prises en tenailles par les forces traversant la Belgique et celles qui défendent l’Alsace et la Moselle. Cet entêtement coute cher à l’armée française et lors de la grande offensive qu’elle lance le 20 août, ce sont 40.000 hommes qui tombent en trois jours, dont 27.000 morts pour la seule journée du 22 août !

Les Français découvrent alors qu’ils ont largement sous-estimé la puissance de feu d’une arme jusqu’alors méprisée : la mitrailleuse, dont les Allemands ont bien compris l’usage remarquable qu’ils peuvent en retirer. Les assauts inutiles et suicidaires de l’infanterie française sont attendus de pied ferme par l’état-major allemand, qui emploie cette arme nouvelle pour décimer les hommes par centaines.
Désarçonnés par leurs revers, les Français découvrent que les Allemands foncent du nord vers le sud-ouest et se dirigent sur Paris. Joffre, qui pensait que les Belges et la modeste, mais très professionnelle armée britannique pouvaient couvrir son flanc gauche et ralentir la progression allemande, est obligé d’ordonner la retraite générale pour protéger la capitale. Le mois d’août tire sur sa fin et les Allemands approchent de la Marne et sont à une cinquantaine de kilomètres de Paris. C’est la panique : les chemins de fer, les lignes téléphoniques et les infrastructures comme les ponts sont détruits durant la retraite.
Dépassé par les évènements, Joffre adresse même la dépêche suivante au gouvernement : “Attendez-vous à ce que les armées allemandes soient aux portes de Paris d’ici une douzaine de jours. Paris est-il prêt à soutenir un siège ?” …
“Incroyable !” est le cri du cœur de toute une population. La nouvelle de l’avancée allemande stupéfait les Parisiens et, pris de panique, de nombreux civils vont choisir de fuir la capitale en train, en voiture et même à pied.
Les Allemands, trop heureux de leur succès, contournent Paris en obliquant vers la Marne, mais cette erreur stratégique va leur couter cher puisqu’au prix d’un effort surhumain, les Français stoppent net leur avancée grâce à la contre-offensive de la Marne, du 6 au 11 septembre 1914 (mais ceci est une autre histoire).
Le 11 août, les Allemands écrasent les Français à Lagarde (en Lorraine) : les soldats du XVe Corps d’Armée sont refoulés en forêt de Parroy, laissant derrière eux de lourdes pertes et un millier d’entre eux sont faits prisonniers.
TROUVER DES RESPONSABLES !
Face aux défaites de l’armée française, Adolphe Messimy, alors Ministre de la Guerre, décide de livrer un coupable à une opinion publique en fureur. Téléguidant un sénateur dévoué à sa cause, Auguste Gervais, le Ministre fait paraître le 24 août, sous la signature de ce dernier, un pamphlet accusatoire dans les colonnes du plus grand quotidien parisien, Le Matin.


Dans cet article, les soldats du Sud sont présentés comme seuls responsables « Un incident déplorable s’est produit. Une division du XVème corps, composée des contingents d’Antibes, de Toulon, de Marseille et d’Aix, a lâché pied devant l’ennemi (…) Malgré les efforts des autres corps d’armée, qui participaient à l’opération, et dont la tenue a été irréprochable, la défaillance d’une partie du XVème Corps a entraîné la retraite sur toute la ligne (…) Surprises sans doute par les effets terrifiants de la bataille, les troupes de l’aimable Provence ont été prises d’un subit affolement. L’aveu public de leur impardonnable faiblesse s’ajoutera à la rigueur des châtiments militaires. »
Cette stratégie peu glorieuse du « bouc émissaire » permet d’éluder la réalité : à savoir que la stratégie militaire du grand quartier général et du ministère de la Guerre étaient mauvaises, que la supériorité militaire allemande est indéniable et enfin que le XXème Corps d’armée (voisin du XVème sur le terrain) a commis de lourdes erreurs.
Qui désigner à la vindicte populaire ? La IIème armée ne peut être accusée puisqu’elle est commandée par le général de Castelnau, personnage incontournable de l’armée et bras-droit de Joffre à l’état-major. Le XXème corps de Foch est intouchable. Il est inimaginable qu’il recule, c’est « l’élite » de l’armée française et son commandement est prisé par les officiers les plus ambitieux. De plus, étant en grande partie constitué de Lorrains qui se battent sur leur sol, il faut le ménager. N’oublions pas également que le président de la République Poincaré et que le très nationaliste Barrès sont lorrains. Messimy décide donc de désigner comme responsables de la débâcle les Provençaux.
L’article du journal Le Matin va avoir l’effet d’une bombe, non seulement dans le milieu de la presse mais également chez l’ensemble de la classe politique française.
Le général Espinasse, qui commande le XVème Corps et qui va être « limogé » à la suite de la soi-disant débâcle de ses troupes racontera plus tard sa réaction en lisant l’article de Gervais :
« Je bondis d’indignation. Certes, nous avions perdu la bataille de Morhange (20 août), mais nous nous étions battus de notre mieux et il n’y avait pas que nous qui avions cédé ; à notre droite, le 16° Corps, qui n’avait pu déboucher des bois tandis que nous avions progressé pour l’aider, s’était mis en retraite avant nous. »

A peine l’article de Gervais est-il paru que deux représentants des Bouches du Rhône, le Secrétaire d’Etat Joseph Thierry et le sénateur Frédéric Mascle demandent à être reçus par Messimy. Devant le refus de ce dernier, ils lui écrivent une lettre qui va paraître dans le Petit Provençal le 25 août et dénoncent : « un réquisitoire inique et incontrôlable contre les populations qui, en 1870, et dans toutes nos campagnes coloniales, ont montré tant de bravoure et versé si généreusement leur sang ? »
Messimy, qui sent que l’affaire prend une tournure mauvaise, fait paraître le soir même du 24 août un communiqué dans Le Figaro :
« Un journal du matin a annoncé qu’une division du XVème Corps avait lâché devant l’ennemi ce qui aurait eu de graves conséquences pour la suite des opérations. Le fait présenté sous cette forme est inexact. Quelques défaillances individuelles, profondément regrettables, n’ont pas eu l’importance qui leur a été attribué. Il serait injuste de faire peser la faute de quelques-uns sur tous les soldats d’une région dont les citoyens sont, comme tous les autres, prêts à donner leur vie pour le pays. Un blâme a été adressé au journal qui a publié cette information ».
Hélas, le mal est fait ! (à suivre)

