C’est le cri poussé par des centaines de franco-iraniens réunis, mercredi soir, devant l’Hôtel-de-ville pour soutenir le combat du peuple iranien contre le régime islamique. Depuis les émeutes du 28 décembre et la répression sanguinaire du régime, la diaspora iranienne à Nice retient son souffle et prie… Témoignages.
Depuis des semaines, la diaspora iranienne à Nice vit les yeux rivés sur le portable et la télévision en quête d’infos de l’Iran. Difficile de quantifier cette communauté qui s’est constituée, pour l’essentiel, à la chute du Shah en 1979 et qui a grandi avec l’arrivée de nouveaux exilés fuyant le joug et la répression du régime des mollah. « A ce jour, sur la Côte d’Azur, on serait entre 3 à 5 000 Iraniens » évalue Joseph qui fait partie de la première vague. Si ces Franco-Iraniens maîtrisent à la perfection le français, se sont intégrés à Nice en toute harmonie, entre eux, ils parlent uniquement en « persan ». Non pas pour vous exclure de la conversation. Juste pour le bonheur de renouer avec leur langue, leur histoire, leurs racines. Alors, depuis plusieurs semaines, ils vivent quasi en apnée, le cœur battant connecté là-bas à Téhéran, Ispahan et dans d’autres villes d’Iran où le peuple est descendu dans la rue. Pour rejoindre la révolte des commerçants du bazar du 28 décembre dernier contre l’inflation, la crise économique. Une révolte qui s’ajoute à la colère d’une jeunesse cadenassée, au mouvement « femmes, vie, liberté » né en 2022 après le décès de Mahsa Amini, jeune étudiante tabassée à mort, dans un commissariat de Téhéran, pour un voile mal ajusté.

« C’est un massacre »
Face à cette contestation, le régime de l’ayatollah Khamenei a répondu par une répression féroce et par la coupure pendant plusieurs jours de toutes les communications. Internet compris. Selon l’Iran Human Rights (IHR), organisation non gouvernementale basée en Norvège, au moins 3 428 manifestants ont été tués depuis le 28 décembre. D’autres ONG parlent de 12 000 morts, voire bien plus. « C’est un massacre » souffle horrifié Joseph, qui mercredi soir, était de la manifestation de soutien au peuple iranien devant l’Hôtel-de-Ville. Comme Joseph, ils étaient des centaines, des hommes, des femmes, des enfants, réunis devant la mairie. Certains brandissant le drapeau vert, blanc, rouge frappé du lion solaire, « notre drapeau de l’époque pré-islamique, quand notre religion était le zoroastrisme » précise Alain, d’autres arborant le portrait de Reza Pahlavi, fils de l’ancien Shah. Tous ont chanté a capella le chant traditionnel perse, suivi de La Marseillaise. Tous ont crié en persan « c’est notre dernier combat !» « à bas Khameni !». Une manifestation poignante où bon nombre de ces Franco-Iraniens ont raconté « ce qui se passe là-bas », ont dénoncé « ces exactions sauvages commises par le régime », exactions qu’ils tiennent de leurs parents, proches, amis « restés au pays ». Des témoignages bouleversants pris souvent « sans photos s’il vous plaît, pour ne pas nous identifier. » « Nous n’avons pas peur pour nous, nous tremblons pour nos proches en Iran, souffle François. Ce régime tue. Parce que ces dirigeants sanguinaires savent que s’ils partent, s’ils abandonnent le pouvoir, ils finiront pendus ».
Voici les témoignages de Mahyar, Franck, Estatira, Shirin, Leila….
Mahyar, 30 ans : « Au téléphone, ma mère m’a dit « écoute, ne parle pas. »

Pour la manif, Mahyar Niamorad s’est drapé dans le drapeau national perse, « celui d’avant le régime des mollah ». A 30 ans, cet ex-étudiant en design de mode, devenu artiste, professeur de guitare classique et gérant d’une boulangerie à Nice, ne cache pas ses opinions : « je suis monarchiste, je me bats pour le retour de Reza Pahlavi, le fils de l’ancien Shah d’Iran ». Depuis ses 18 ans, Mahyar vit en exil, loin de Téhéran, sa ville natale. « J’ai refusé de faire le service militaire qui est obligatoire en Iran. Je l’aurais fait si cela avait servi mon pays, mais pas pour ce régime-là. Moi, je voulais faire des études. Mais en Iran, pour rentrer à l’Université pour devez passer un concours avec des épreuves sur des sujets islamiques. Pas pour moi ! » Alors, Mahyar est parti en exil. D’abord en Allemagne pour étudier la mode design, puis, il y a sept ans, en France où il s’est installé à Nice pour « rejoindre des cousins. »
Réfugié politique, Mahyar ne peut pas pas retourner en Iran. « Si j’y vais, je sais que je serai arrêté dès mon arrivée avec 90% de risques de mourir en prison. » Pourtant, ce n’est pas l’envie qui lui manque. « J’ai toute ma famille là-bas. Depuis une semaine, je n’avais plus de nouvelles de mes parents. Parce qu’à Téhéran, comme partout en Iran, toutes les communications téléphoniques et Internet, sont coupées. Il y a 10 minutes, je viens, enfin, d’avoir ma mère au bout du fil, souffle-t-il. L’appel a duré moins de 60 secondes. Elle m’a dit : « écoute, ne parle pas. On est à la maison, on est bien ». C’est tout. » Mahyar soupire : « En Iran, toutes les conversations sont écoutées. Sur le plan économique, la vie est très, très, très dure, martèle-t-il. Retraitée de la mairie de Téhéran, ma mère touche 120€ de pension par mois. Mon père, réalisateur de cinéma, n’a pas tourné un film depuis huit ans. J’ai des amis à Téhéran avec lesquels je suis toujours en contact. Ils me disent que les jeunes sont désespérés parce que la vie est totalement bloquée ! Même si vous avez un peu d’argent de côté, vous ne pouvez rien faire avec. Parce que l’économie, la vie, tout est paralysé. D’ailleurs, ce sont les commerçants du bazar, le moteur de l’économie, qui ont enclenché la révolte ».
Franck Reza, 75 ans : « Tous les jours, on pleure »

« Depuis des semaines, c’est un massacre qui se déroule en Iran, enrage Franck Reza Djalal. Tous les jours, on pleure. J’espère que c’est la dernière fois que les gens de mon pays paient de leur vie pour avoir une vie normale. » Après la révolution islamique de 1979 et l’accession au pouvoir de l’ayatollah Khomeini, Franck Reza a fui son pays pour la France. C’est à Nice que ce jeune professeur de mathématiques, tout juste trentenaire, a reconstruit sa vie en montant sa propre entreprise dans le BTP. « Aujourd’hui, à 75 ans, je travaille toujours, mes clients ne veulent pas me laisser partir à la retraite » plaisante-t-il. Son ton redevient très vite sérieux. Anxieux même. « Je suis originaire d’une petite ville au nord-est de Téhéran. Là-bas, j’ai encore ma famille, notamment mes sœurs dont je suis sans nouvelles depuis plusieurs jours. Les infos que l’on arrive à avoir sont terribles : les communications sont coupées, des quartiers entiers sont privés d’eau, d’électricité et cela dans tout le pays. »
Estatira : « je suis impressionnée par le courage des femmes »
« Je suis très inquiète. Mes parents sont en Iran, tout comme mon frère. Hier (mardi dernier) ma mère m’a appelée au téléphone. Je lui ai parlé deux minutes. Pas plus. Tout est contrôlé. On ne peut pas discuter librement. » Si elle est née en France, Estatira a grandi en Iran. De cette belle jeune femme au regard de velours, installée à Nice depuis dix ans, on n’en saura pas plus : pas de nom, pas de photo « je n’ai pas peur pour moi, mais pour les miens restés en Iran. » C’est pour son peuple « le plus courageux du monde » qu’elle était de la manifestation devant l’Hôtel de ville. « Quelles que soient nos opinions politiques, pour ou contre le retour du Shah, il faut que nous, membres de la diaspora, soyons tous unis derrière le peuple iranien. La situation économique là-bas est très difficile. Ils ne peuvent pas continuer comme ça, c’est impossible. » Et de fustiger le régime des mollahs. « L’Iran n’a jamais été un pays musulman. Nous sommes des laïcs. Depuis longtemps, les femmes se battent contre l’État pour avoir le droit de vivre. Ce mouvement est parti des universités. Aujourd’hui, les hommes se tiennent à leurs côtés, dans ce combat.» Estatira dit être « impressionnée » par le courage des femmes iraniennes. « J’aimerais un jour qu’elles puissent sentir, respirer la liberté d’être elles-mêmes, comme moi je le fais aujourd’hui à Nice. » Et d’appeler à être de toutes les manifestations pour soutenir le peuple iranien. « Il faut briser ce silence. Dénoncer ce régime qui tue. Dire et crier au peuple iranien : « vous n’êtes pas tout seul, on vous voit ! »
Estatira reprend son souffle avant de confier son rêve : « retourner en Iran avec ma fille pour lui présenter ses racines. »
Shirin : « J’ai honte d’être ici »
Shirin est Iranienne, de confession chrétienne. Cette toute jeune femme, réfugiée durant dix ans en Turquie, est arrivée avec sa mère à Nice. Elle a l’âge d’être étudiante. « Non, je n’ai pas eu cette chance, mais je travaille pour gagner ma vie » lance-t-elle. Ce prénom Shirin – « en persan, cela signifie « sucré » traduit-elle – colle à merveille à son visage d’ange et à sa voix douce. Elle aussi était devant l’Hôtel-de-ville pour manifester son soutien au peuple iranien. Elle aussi a chanté a capella l’hymne traditionnel d’avant les mollahs. Elle aussi espère et prie pour que le régime tombe. Elle aussi attend des nouvelles d’Iran. « De mon papa dont je suis sans nouvelle depuis trois semaines » se désole-t-elle en montrant son portable où s’affiche une photo de son père. « J’ai honte d’être ici, lâche-t-elle tout à trac. J’aimerais être là-bas, en Iran, aux côtés des femmes de mon âge qui se battent dans les rues, pour la liberté. »
Leila : « Partout à Téhéran, ça sent le sang »
« Mon cousin était en Iran, tout juste après les émeutes du 28 décembre. La situation à Téhéran est catastrophique. Il m’a raconté que partout, ça sent le sang. Ce sont ses propres mots. Il y a des check-point dans tous les quartiers tenus par la police et les « bassidijis » (miliciens du régime Ndlr). Ils fouillent les voitures, arrêtent, tuent. » Leila reprend son souffle puis poursuit son terrible récit. « Quand des manifestants blessés arrivent à l’hôpital, ils les tuent d’une balle. Et quand les familles demandent à récupérer le corps d’un enfant, d’un proche pour lui donner une sépulture, ils leur demandent de l’argent : 10 000 € pour récupérer le corps, prix de la balle inclus. En Iran, le smic tourne à 250€ par mois. »
Lors de la manif, Leila a chanté et prié aussi. « Il faut que nous soyons tous unis dans la rue, au-delà des croyances, des partis politiques, pour faire tomber ce régime. Alors le monde va respirer, enfin ! »
Leila est partagé entre la fierté et l’angoisse : « ma mère est en Iran. J’ai réussi à l’avoir au téléphone deux minutes mais cela ne m’empêche pas de m’inquiéter. Rendez-vous compte ! A 84 ans, elle est retournée en Iran malgré mon opposition et mes appels à la raison. Elle m’a dit qu’elle était vieille maintenant, qu’elle ne craignait plus rien. Que sa place était là-bas, aux côtés des femmes iraniennes, et qu’elle donnerait sa vie pour que son peuple retrouve sa liberté.»

