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Ainsi composait Maurice Jaubert

Vigo, Carné, Duvivier pour ne citer qu’eux puis Truffaut qui, dans les années 70, le remit en lumière : ce musicien niçois de l’entre-deux guerres travailla beaucoup pour le cinéma avant de trouver la mort au combat, en 1940, à l’âge de quarante ans. Décapées des affèteries du genre en vogue à cette époque, ses musiques de films témoignent d’un talent aujourd’hui au purgatoire des compositeurs méconnus.

“C’est beau, une ville la nuit”, titrait un livre de Richard Bohringer. Sur cette longueur d’ondes, c’est beau, un nom qui scintille dans l’inconnu, serait-on tenté d’écrire à propos de Maurice Jaubert. Car, de nos jours, qui connait encore le nom de ce compositeur fauché par le destin dans la force de l’âge alors que, dans les années 30, sa carrière de compositeur pour le 7ème Art et ses créations personnelles avaient fait l’objet de la reconnaissance de ses pairs et de celle du public ?  Si on voulait donner une idée de la mesure du personnage, avant même d’en venir à des notifications biographiques, il faudrait d’emblée plonger au cœur de son travail musical pour suggérer qui il fut de son vivant. « T’as d’beaux yeux, tu sais » « Embrassez-moi ». Oui, vous avez bien entendu, c’est l’une des séquences cultes du cinéma français. La fameuse scène entre Gabin et Morgan dans le film Quai des Brumes de Marcel Carné. Dans ce bref échange passé à la postérité, le fond sonore qui accompagne leur étreinte est d’abord celui d’une fête foraine qui se déroule en arrière-plan, un air d’accordéon en sourdine. Insensiblement, les accords de l’accordéon se mêlent à une montée de violons sans emphase, juste quelques notes qui s’enlacent à la scène comme une valse des faubourgs. Dira vieillot qui veut ou qui est trop pressé pour tendre l’oreille. Ici, loin d’une luxuriance symphonique hollywoodienne qui dévore l’écran, c’est tout l’art de Jaubert, maître de l’enluminure musicale, qui fait résonner la sensibilité à l’œuvre dans ses partitions. « Trois notes d’accordéon, si elles correspondent à une image particulière, seront toujours plus émouvantes que la musique du vendredi saint de Parsifal. »,  avait déclaré le compositeur dans un article de la revue Esprit en 1936 pour parler de son métier au cinéma. Ailleurs, il faisait part de sa vision des choses ainsi. « Comme le découpage, le montage, le décor ou la mise en scène, la musique  doit contribuer à rendre claire, logique, vraie, la belle histoire que doit être tout film. Tant mieux si, discrètement, elle lui fait don d’une poésie supplémentaire, la sienne propre. »  Tout est dit et la collaboration entre Marcel Carné et Maurice Jaubert fut au diapason de cette tonalité mélodique aux accents incarnés. Pas un coloriage musical de l’image, plutôt le battement de cœur d’une séquence : d’autres films du duo sont inscrits dans cette lignée, de Drôle de drame à Hôtel du Nord jusqu’à Le jour se lève. 

C’est beau, un nom qui scintille aux nues…

Dans les années 70, par le truchement de l’ouvrage d’un musicologue, François Porcile, cette fois, c’est François Truffaut qui découvre la musique oubliée de Maurice Jaubert. Coup de foudre : l’auteur de Jules et Jim va utiliser pour quatre de ses films des compositions du musicien niçois, que celui-ci n’avait pas écrites à l’origine pour le cinéma. Parmi les films de cette période, au moins deux chefs d’œuvre : L’histoire d’Adèle H avec Isabelle Adjani et La chambre verte avec Nathalie Baye et Truffaut lui-même. Fuyant toute grandiloquence romantique ou tout sentimentalisme, la musique de Jaubert donne à ces longs métrages un vernis d’époque. Elle leur offre l’écrin d’un lyrisme dégraissé, serti d’éclats orchestraux dans la trame d’une musique de chambre, de mélodies populaires. Georges Delerue, qui fut l’un des compositeurs de prédilection du cinéaste, s’en souviendra pour Le dernier métro de Truffaut, en composant pour le film une partition dans une tonalité voisine. Connu pour être un fin épistolier échangeant une abondante correspondance avec ses collaborateurs, Truffaut avait d’ailleurs écrit à Delerue pour évoquer ses affinités musicales posthumes : « Mon cher Georges, je suis en train de vous tromper, mais comme c’est avec Maurice Jaubert, ce n’est pas exactement de l’adultère, mais plutôt de la nécrophilie. »

C’est beau, un nom qui scintille dans l’inouï…

Maurice Jaubert qui suscite bien d’heureuses surprises dans son sillage. Ainsi de sa collaboration avec Jean Painlevé, cinéaste singulier, auteur de documentaires scientifiques mais surtout grand poète imagier filmant le monde du vivant comme personne. Ces deux-là vont travailler ensemble pour faire éclore un petit bijou de cinéma, Barbe-bleue. Un court-métrage d’animation présenté en ces termes par ses créateurs : « féerie en sculpture animée ». En soi, la formulation est déjà magique ! Tourné en 1936, le film est réalisé en couleurs et en pâte à modeler, et Jaubert donne à l’ouvrage les modulations d’un opéra miniature. En cherchant bien, on finit par réussir à le trouver sur le net, dans des versions quelque peu élimées mais qui n’enlève rien au charme de l’entreprise ! Autre surprise, en écrivant ces lignes sur Maurice Jaubert, on découvre que l’écrivaine Maryline Desbiolles, très liée au pays niçois, a consacré un opus au compositeur, Le beau temps, paru en 2015 aux éditions du Seuil. Enfin, on rappellera que le collège de l’Ariane a pour nom Maurice Jaubert.

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