De Georges Lautner à Michèle Laroque (à son actif, l’actrice a déjà signé trois films en tant que réalisatrice), les cinéastes niçois ne manquent pas à l’appel. Peu connu voire oublié, injustement méconnu quoi qu’il en soit, il en est un pourtant qui est passé entre les mailles du filet de la postérité. Son nom : Edmond T. Gréville.
Ses films ne passent pas à la télé et même sur internet, on en trouve difficilement des extraits ou des bandes annonces. Edmond T. Gréville est un homme de l’ombre à plus d’un titre. Né à Nice en 1906, ce réalisateur a fait une longue carrière, en dents de scie, jusqu’à sa disparition survenue à Nice des suites d’un accident de voiture en 1966. Par une de ces coïncidences dont la vie a le secret, L’accident fut d’ailleurs le titre de son dernier film pour le grand écran. Elève au lycée Masséna, père anglais, mère ardéchoise, tout au long de sa carrière, Edmond T. Gréville (Edmond Gréville Thonger de son vrai nom) tournera une trentaine de films jusqu’aux années 60 avec des bonheurs inégaux, certains aux Studios de la Victorine. Dans le générique de sa filmographie, figurent aux côtés des vedettes, starlettes et jeunes premiers de l’époque, deux monuments du cinéma qui ont tourné sous sa direction, Jean Gabin et Erich Von Stroheim. On connaît Gabin par cœur, inutile de le présenter. Par sa stature de réalisateur démiurge, l’équivalent d’un Tarantino aujourd’hui, Erich Von Stroheim, lui, était une star du muet. Plus tard, son inoubliable présence d’acteur dans deux films (de Jean Renoir et de Billy Wilder) ranima sa légende d’artiste génial et maudit. Autant dire que les noms de ces deux-là suffisent à donner des indices en faveur d’une curiosité à l’endroit d’Edmond T. Gréville.
Premier film à vingt-cinq ans



Homme de métier, artisan du Septième Art, « petit maître » selon l’expression consacrée sans qu’elle n’ait rien d’offensant… Il fut peut-être tout cela mais comme le rappelait le cinéaste Bertrand Tavernier dans ses passionnants entretiens sur l’histoire du cinéma français, Gréville était surtout un amoureux du cinéma. En réalisant des films, il a voulu donner corps, chair et matière à son désir d’aller voir l’envers des images, d’entrer dans les secrets de leur fabrication. Il va y parvenir en étant d’abord critique de films, puis assistant d’un autre géant du muet, Abel Gance, réalisateur entre autres d’un furieux chef d’œuvre de modernité ébouriffante, Napoléon. Sur sa lancée, le jeune homme passe à la réalisation d’un premier long métrage, il a vingt-cinq ans. Titre du film : le Train des suicidés. Il enchaîne avec Remous, qui traite de l’impuissance sexuelle masculine. Les fées du cinéma ne se déchaînent pas pour le mettre sur les rails du succès populaire. Il est taxé de l’étiquette de cinéaste intello, ce qui, au regard de son œuvre à venir, prête à sourire, Gréville ayant abondamment donné dans le cinéma commercial par la suite, et ce des deux côtés de la Manche car il possède la double nationalité par son père.
« Trente-cinq ans dans la jungle du cinéma »



N’en reste pas moins que, de l’aveu de Tavernier et d’autres, l’homme manifesta un vrai talent derrière sa caméra, qu’il pouvait soudain faire jaillir au détour d’une séquence et de quelques-uns de ses films les plus accomplis, une émotion vraie, singulière, ne relevant que de sa seule sensibilité. Celle-ci lui était en partie largement dictée par son amour des femmes et des actrices. On parlerait de « male gaze » si on se fie à la terminologie actuelle pour dire la suprématie voyeuriste d’un metteur en scène sur « son » actrice. L’expression est ici abusive, s’agissant d’un réalisateur qui avait fait de la sensualité pudique, tout en retenue, dont il enveloppait les comédiennes de ses films, l’un des charmes les plus reconnus de son travail. Une rétrospective de la Cinémathèque de Paris lui a ainsi rendu hommage, en 2006. Amour du Septième Art et quête du septième ciel amoureux, Gréville s’était raconté dans une autobiographie, Trente-cinq ans dans la jungle du cinéma, publication posthume parue en 1995 chez Actes Sud.
Joséphine et Petula


Entre Le train des suicidés, son premier, et L’accident, son dernier film de cinéma, la carrière de Gréville n’a pas été qu’une suite de titres aux accents sinistres. En regardant les affiches de nombres de ses longs métrages, on se retrouve dans un monde d’aventures sentimentales comme si on feuilletait les images d’un roman-photo (ceci n’est pas un jugement de valeur sur son cinéma, faute d’avoir pu voir ses films). En outre, il faut encore souligner un double point cardinal : Gréville a fait scintiller tour à tour dans son œuvre deux étoiles de la chanson : Joséphine Baker dans Princess Tam Tam et Petula Clark dans sa première apparition à l’écran, The romantic age.

