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La fervente écarlate

En 2021, dans le cadre du festival de danse de Cannes Côte d’Azur, le Théâtre National de Nice avait accueilli un spectacle qui faisait revivre l’art chorégraphique d’Isadora Duncan, grande prêtresse de la “modern dance” au début du XXe siècle. Près de cent ans plus tôt, le 14 septembre 1927, c’est à Nice que celle-ci avait trouvé la mort dans un tragique enchaînement de circonstances. Flashback dans le rétroviseur.

Rouge. Sur la promenade des Anglais, ce soir-là, qui serait le dernier, comme tant d’autres soirs, elle portait une écharpe rouge. Quelques années auparavant, elle avait même déclaré lors d’un spectacle, désignant un accessoire de son costume de scène “ceci est rouge, je le suis aussi !”. Manière de laisser entendre que l’idéologie communiste était sa couleur de pensée. Entre 1922 et 1924, elle ira même jusqu’à s’exiler à Moscou pour y vivre à fond sa foi bolchevique. Isadora Duncan était comme ça, une femme de conviction qui avait elle-même fait sa propre révolution dans le monde de la danse. Superstar de l’époque, anti-diva et pasionaria, l’iconique Américaine née en 1877 s’était forgé un nom en haut de l’affiche en s’affranchissant des diktats du ballet classique pour imposer sa propre esthétique du corps en mouvement. Ses frasques sentimentales et les terribles malheurs de son existence ont fini de faire scintiller autour d’elle une légende dorée d’artiste à la fois acclamée et accablée par le sort.

Elfe aux pieds nus

Tout d’abord, il y avait donc sa danse. Une mystique de la danse pour ainsi dire, une quête du beau geste à rebrousse-poil d’un formatage romantique. Rien de conditionné par une grâce codifiée et corsetée par un hiératisme du sublime guindé. L’art d’Isadora Duncan prônait une écriture chorégraphique en liberté, dionysiaque. Tout un bouillonnement de l’être d’où étaient bannis pointes et tutus. Le corps qui exulte dans une sorte de sarabande aux inflexions naturelles. Un tissu de pas pieds nus, de pirouettes et de sauts comme un ruban qui s’envole au vent. Miss Duncan revendiquait tout ce que son « bougé », impressionniste et frémissant, devait à ce que l’on sait de la danse antique grecque. Une aura spirituelle, pas seulement la chair mais aussi l’âme, une vibration cosmique : ses spectacles iconoclastes, à l’avant-garde, font alors les beaux soirs des grandes scènes internationales, de part et d’autre de l’Atlantique. Le succès est là. « La gloire est le deuil éclatant du bonheur », disait la femme de lettres connue sous le nom de Madame de Staël. Isadora Duncan allait en faire l’amère expérience.

The life of a showgirl (1)

Rouge. Sur la promenade des Anglais, ce soir-là comme tant d’autres soirs, elle affichait sa couleur. Rouge passion car Isadora Duncan fut une grande amoureuse. Une amazone dans le tourbillon d’une vie scandaleuse selon les critères de son temps. Elle aima des hommes et des femmes. Fut-elle pour autant une « croqueuse » d’amant(e)s ? On lui prête notamment une brève aventure avec l’aviateur Roland Garros, juste quelques jours avant que celui-ci ne trouve la mort à la fin de la Première Guerre mondiale. Déjà l’ombre d’une force obscure qui l’enveloppe alors qu’elle propage autour d’elle les ondes d’une danse solaire… Plus tard, elle perdra ses deux enfants dans un accident de voiture, le véhicule où ils se trouvaient tombe dans la Seine. En 1925, son ex-mari (qui n’est pas le père des enfants) se suicide. Pour ce qui est de la date fatale du 14 septembre 1927 sur la promenade des Anglais, ce soir-là, Isadora Duncan est à bord de la voiture d’un jeune Niçois, Benoît Falchetto. Garagiste et futur champion pilote de course, Benoît est fou de belles mécaniques. Il conduit une Amilcar GS, modèle de coupé sport vintage. Le destin est en marche. Celui qui pourrait bien avoir été sa dernière conquête, un flirt de fin d’été, sera en définitive son « psychopompe », comme dirait Amélie Nothomb qui a fait du terme le titre de l’un de ses romans. Mais chut ! Silence, ça tourne comme si c’était du cinéma. La nuit étoile la baie des Anges, la voiture roule. Il est 21h40, soudain la flamme rouge de son écharpe se prend dans la roue de l’auto. Etranglée et propulsée sur le bitume, Isadora Duncan vient de mourir sous les yeux de Benoît Falchetto. Son ange de la mort, son « psychopompe ». « Celui qui conduit les âmes des morts », dit le Petit Robert. Ce n’était pas du cinéma. Point de happy end, juste le mot fin de l’histoire. Peu après sa disparition, parut l’autobiographie dont Isadora Duncan avait mené la rédaction à un stade avancée, Ma vie. Dans les années 60, l’actrice anglaise Vanessa Redgrave incarna la danseuse dans le film Isadora. Á Nice, une rue porte son nom. Sa danse n’a cessé d’être une source d’inspiration pour nombre de chorégraphes.

(1)On a piqué le titre du dernier album de Taylor Swift pour suggérer à quel point Isadora Duncan fut une star en son temps…

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