Avec lui, les motifs fusent. Sur ses toiles, tout s’emballe dans une samba de couleurs frénétiques, dans une folle sarabande de filaments qui semble enrouler le dessin dans la chevelure d’une comète en feu… Portrait d’un artiste niçois, prodige qui entra sur la scène picturale française dès la fin des années 40, à l’âge de seize ans, et qui, bien avant l’École de Nice, fit parler de sa ville natale dans l’œil de son cyclone esthétique novateur.


Ça éclate sur le papier comme un feu d’artifice, une grenade tutti frutti multicolore. Quasi précurseur d’une forme d’iconographie proche du graffiti, il a un geste créatif dans un jeu de virevolte des lignes et des volutes exubérant à souhait. Vingt ans après sa disparition, survenue le 2 juin 2005, le peintre, affichiste et sculpteur Raymond Moretti n’en finit pas de se rappeler au bon souvenir des amateurs d’art. Et des amoureux de Nice, se doit-on d’ajouter, tant l’artiste et la ville où il est né, le 25 juillet 1931, ont eu destin liés. En attestent les affiches que Moretti a imaginées année après année pour ces grandes manifestations niçoises emblématiques que sont Carnaval et le Festival du Jazz. Au-delà d’une simple notion d’état-civil, la chose est d’autant plus notable et représentative de sa vérité qu’elle traduit l’une des dimensions-clé de son travail. Ce que Baudelaire appelait des correspondances ou ce que l’on appelle aujourd’hui des synesthésies pour parler de ces liens qui font vibrer ensemble différentes expressions artistiques. En regardant tableaux, dessins et lithographies de celui qui fut notamment l’ami de Cocteau et de Picasso, c’est toute une musique des sons et des couleurs qui, dans cette optique, semble ainsi éclater à vue d’œil en faisant déferler au bout de ses pinceaux une composition de motifs échevelée comme un opéra de Berlioz ou une symphonie d’Anton Dvořák.


DE LA VILLA THIOLE AU FORUM DES HALLES
Ses premiers talents de musicien des images, c’est au sein de l’école d’arts plastiques de la Villa Thiole, où était alors domicilié le Conservatoire de Nice, que Raymond Moretti les manifeste. Il suit les cours de l’établissement et s’y fait très vite remarquer pour ses dons évidents. Il passe ensuite par les ateliers d’artiste de la Villa Paradiso (qui accueillera plus tard le Conservatoire) puis par la Victorine où il crée à quatre mains avec Cocteau une toile monumentale qui fera l’objet d’un ensemble de lithographies, L’Age du Verseau. Sa notoriété est lancée et ne va plus cesser de s’illustrer sous plus d’une forme. C’est lui qui, à partir de 1972, signera les portraits d’écrivains en couverture de chaque nouveau numéro du Magazine Littéraire. Aux côtés de Michel Legrand et Claude Nougaro (entre autres personnalités), il apportera sa contribution à un ouvrage collectif qui fait date, Jazz. Autre bijou d’édition et livre d’art où son sens du dessin fait merveille, L’homme de la Mancha, écrit par Jacques Brel d’après le Don Quichotte de Cervantès. On a déjà mentionné par ailleurs tout ce qui rattache Moretti à Nice, dans son abondante production d’affiches pour les rendez-vous festifs de la ville les plus en vue de la Côte d’Azur. Aussi, quand le Forum des Halles de Paris, alors tout nouveau tout neuf concept de galeries commerciales, fait appel au Niçois à la fin des années 70 pour réaliser une grande fresque décorative in situ, c’est comme une onde de choc qui vient encore amplifier le retentissement médiatique de son art.


ENTRE OMBRE ET LUMIERE
Dans sa volonté d’être un homme de son temps, certains ont vu en Moretti un artiste un peu trop « officiel », toujours prompt à servir les grands projets de l’époque. Ce serait injuste de le réduire à cette étiquette. Toute sa vie durant, Raymond Moretti fut très attaché au judaïsme. Plusieurs de ses œuvres en témoignent. Homme sous les feux de l’actualité, il avait aussi sa part secrète, sa part d’ombre. Elle avait pris corps sous une œuvre tentaculaire, Le Monstre, sculpture métastasée d’assemblages de divers matériaux qu’il avait commencée dès 1965 dans l’un des hangars désaffectées de la Victorine et qui sera transportée en 1971 aux Halles de Paris avant d’être oubliée dans un sous-sol de la Défense. Trente mètres de long, sept de large et un poids de vingt tonnes : l’œuvre vient d’être revalorisée afin d’être visible pour le public. Entre ombre et lumière, Moretti, au firmament de son clair-obscur…



